
Il s´agira dans ce dossier de mettre sur place un chantier collectif pour développer une réflexion critique sur les relations entre la nostalgie et une culture pop de plus en plus tournée vers son propre passé. Nous interrogerons certaines transformations profondes de la culture populaire contemporaine, notamment autour des mutations de ses genres constitutifs dans un paradigme singulièrement marqué par la nostalgie et le rétro : au-delà du boom des fictions historiques et biographiques (plus de 35 biopics pour la seule année 2024, de Bob Dylan à Amy Winehouse, vague suivie en 2025 de Bruce Springsteen à Cervantes), signalons le tournant rétrofuturiste de la science-fiction (genre autrefois dominé par les mythologies de l´avenir), la vogue du néo-noir (toujours plus ou moins hanté par les formes et les thèmes du roman noir et du film noir), le rétro-horreur (des remakes des films d´horreur classiques à l´ « hantologie » du Folk Horror), ou encore, selon l´expression avancée jadis par Fredric Jameson (1983), les « nostalgia films » de tout type.
On se penchera entre autres sur la nostalgie comme vecteur de la génération des expériences spectatorielles offertes par la culture populaire, ainsi que des rapports complexes entre les expressions contemporaines de la nostalgie pop et le tournant nostalgique plus ample des sociétés occidentales, dont témoigne, entre autres, le boom de publications qui lui sont consacrées dans les dernières années, voire la création d´un domaine spécifique (les « nostalgia studies »). Nous interrogerons donc ce tournant en tant que symptôme de transformations sociétales plus vastes à travers son expression dans la culture pop actuelle. Tous les domaines de celle-ci littérature, cinéma, séries télé, bande dessinée, jeux vidéo, cyberculture, publicité, etc.) seront contemplés dans leurs rapports inter et transmédiatiques.
La cathédrale Notre-Dame de Paris, dont la construction débute en 1163 et dure deux siècles, est devenue l’un des monuments les plus emblématiques de France. En 1831, Victor Hugo en fait le centre de son roman Notre-Dame de Paris, qui raconte l’histoire entrelacée de Gringoire, un pauvre poète et dramaturge, Quasimodo, le sonneur de cloches difforme, d’Esméralda, une danseuse bohémienne persécutée, et du prêtre Frollo, consumé par une passion destructrice. Le drame se déploie dans et autour de la cathédrale médiévale, qui fonctionne comme espace de refuge, de jugement et de tragédie. En 1998, plus de cent cinquante ans après la publication du roman, une comédie musicale, elle-aussi intitulée Notre-Dame de Paris, est créée avec les paroles de Luc Plamondon et la musique de Riccardo Cocciante, mise en scène par Gilles Maheu. Cette adaptation transporte l’histoire hugolienne sur la scène spectaculaire avec une grande production musicale et théâtrale destinée au public de masse.
Le 4 février 2018, 27 millions de téléspectateurs ont visionné en direct l’épisode « Super Bowl Sunday », l’épisode le plus marquant de la série américaine This is Us ; l’épisode a été présenté sur le réseau NBC tout de suite après le très populaire match du Super Bowl. Un tel phénomène de visionnement collectif ne s’était pas observé aux États-Unis depuis la montée en popularité des plateformes numériques (streaming), soit depuis les finales des émissions Friends (2004) et ER (2009) dans les années 2000, ou encore la finale de House, M.D. (2012) et la 3e saison de The Voice (2012) au début années 2010. La diffusion de l’épisode « Super Bowl Sunday » avait été précédée d’une intense campagne publicitaire où les comédiens de la série promettaient des révélations dévastatrices (soul-crushing) sur la mort de la figure paternelle héroïque, Jack Pearson.
Selon plusieurs critiques, la culture populaire contemporaine serait profondément marquée par un sentiment de nostalgie. Ce phénomène, pourtant, n’est pas aussi récent qu’il y paraît, et certains pans de la culture populaire entretiennent des liens avec la nostalgie depuis longtemps. Notamment, la figure du vampire, qui marque la culture populaire depuis plus d’un siècle et qui est, par nature, étroitement liée à la nostalgie. En effet, « [v]ampires and nostalgia have a lot in common. Of ancient origin, prior to the nineteenth century both appeared in the form of disease or as a disease vector, possessing mind and body of their victims, disturbing sleep, inspiring strange dreams and unhealthy desires . » Le statut liminaire du vampire, qui existe entre vie et mort, passé et présent, contribue également à faire de lui un vecteur propice à la nostalgie.
Publiée en revue il y a plus de trente ans1 avant de paraître à nouveau en 2014, cette fois allongée de plusieurs centaines de pages, la bande dessinée Here de Richard McGuire s’attarde à retracer les configurations passées et futures d’un lieu donné, ce coin d’univers que l’on connaît surtout, au fil du récit, comme le salon d’une maison américaine, mais qui a d’abord été — McGuire prend soin de nous le rappeler — un amas indéterminé de végétaux, puis ce bout de forêt parcouru par des communautés autochtones, avant que celles-ci n’en soient chassées pour faire place à des demeures coloniales et, dès le début du 20e siècle, à cette fameuse maison qui deviendra l’« ici » de l’histoire, jusqu’à ce que la montée du niveau de la mer ait tôt fait de l’engloutir, deux-cents ans après sa construction.