Bannière Twilight Zone
Logo Écouteurs
Logo Facebook
Bannière Western
Logo Écouteurs
Logo Facebook
À propos
Podcast
Figures pop
Actualités
Search
POPSTALGIES
Football, masculinité et nostalgie d’un père presque parfait 
Une analyse de l’épisode « Super Bowl Sunday » de la série This is Us
Hélène Rompré
2026-03-02

Le 4 février 2018, 27 millions de téléspectateurs ont visionné en direct l’épisode « Super Bowl Sunday », l’épisode le plus marquant de la série américaine This is Us [1]; l’épisode a été présenté sur le réseau NBC tout de suite après le très populaire match du Super Bowl. [2] Un tel phénomène de visionnement collectif ne s’était pas observé aux États-Unis depuis la montée en popularité des plateformes numériques (streaming), soit depuis les finales des émissions Friends (2004) et ER (2009) dans les années 2000, ou encore la finale de House, M.D. (2012) et la 3e saison de The Voice (2012) au début années 2010. [3] La diffusion de l’épisode « Super Bowl Sunday » avait été précédée d’une intense campagne publicitaire où les comédiens de la série promettaient des révélations dévastatrices (soul-crushing) sur la mort de la figure paternelle héroïque, Jack Pearson. [4] Après avoir laissé planer de nombreux indices sur les causes de la mort du patriarche, l’auteur, Dan Fogelman, a attendu la moitié de la deuxième saison pour dévoiler le pot aux roses : Jack est mort de complications cardiaques à la suite d’un incendie de la maison familiale. Ce travail porte sur la représentation du personnage de Jack Pearson en tant qu’homme et père dans cet épisode névralgique de la série, en s’intéressant aux procédés narratifs utilisés pour faire de lui une figure nostalgique emblématique de l’homme américain de la classe moyenne des années 1980 et 1990. Nous nous intéresserons particulièrement à la présence de la nostalgie dans les dialogues de l’épisode, ainsi qu’à l’utilisation d’objets et d’accessoires symboliques pour accentuer l’effet dramatique.

La nostalgie : un marché lucratif pour la télévision américaine

Avant de débuter l’analyse de l’épisode, il est important de définir le terme « nostalgie » tel qu’utilisé ici pour élaborer une grille d’analyse thématique. La nostalgie, qui désignait jusqu’à la moitié du XXe siècle une maladie psychiatrique, est aujourd’hui mieux comprise comme une sorte de regret d’un passé révolu, bien souvent idéalisé. [5] Par exemple, dans un monde où la technologie se développe de plus en plus rapidement et où une quantité toujours plus importante de personnes se plaignent de manquer de temps, un réflexe commun pour apaiser l’anxiété du changement rapide est d’idéaliser d’autres époques où la vie était plus douce, où les familles étaient plus unies, où les communautés étaient tissées serrées. [6] Mais ces sentiments individuels ont également une résonance sur le plan sociétal, particulièrement dans la culture populaire.

Boyd définit la nostalgie comme une relation complexe entre l’histoire de vie d’un individu et celui plus large d’un groupe et d’une nation. [7] Par exemple, des séries ou des films historiques permettent à une personne de se replonger dans ses propres souvenirs vécus autrefois par la musique, la mode ou des références à la télévision et au cinéma. Les fictions historiques incitent aussi des auditoires plus jeunes à se sentir nostalgiques d’un passé qu’ils n’ont jamais connu. [8] Netflix, par exemple, a des stratégies marketing visant à plaire simultanément à ces deux types d’auditoires friands de nostalgie. [9] En effet, les médias ne se contentent pas de mousser la nostalgie : ils la façonnent, la provoquent et l’exploitent, car il s’agit d’un marché très lucratif.[10] Toutefois, des critiques de la télévision rappellent aussi que cette tendance nostalgique (nourrie par la popularité des fictions historiques, les reboots, les prequels, les sequels, etc.) déforme la perception collective du passé, par exemple en se centrant sur une certaine vision de l’histoire et en misant davantage sur l’expérience des garçons blancs de la classe moyenne que sur celle des autres Américains.[11] Même en incluant un personnage principal de race noire, Randall, un homme d’affaires prospère, et Miguel, un personnage latino-américain, meilleur ami de Jack et futur amoureux de la veuve Rebecca, This is Us peine à s’affranchir des critiques qui voient une représentation idéalisée d’une Amérique sans conflits raciaux et sans sexisme.[12]

Il est difficile de rater le jeu de mot dans le titre de la série qu’on peut traduire en français par « c’est nous », mais qu’on peut aussi comprendre comme This is U.S.  ou, en d’autres mots, « c’est ça, les États-Unis », ce qui suppose une volonté de représenter les réalités familiales de l’ensemble des Américains. La série This is Us raconte en miroir la vie de parents et de leurs trois enfants, surnommés les Big Three, et qui se considèrent comme des triplés, même si l’un d’eux, Randall, a la peau noire et a été adopté. Le procédé narratif le plus présent pour construire l’histoire est celui de l’analepsie ou flashback.[13] On a donc affaire à une histoire parallèle avec des sauts constants entre le passé, le présent et le futur des principaux personnages, tous liés par des liens de sang ou adoptifs. L’épisode « Super Bowl Sunday » a la particularité de se dérouler à la fois en 1998, année de la mort de Jack Pearson, ainsi qu’en 2018, année où la veuve Rebecca et ses trois enfants Randall, Kate et Kevin célèbrent les 20 ans de la disparition tragique du chef de famille. Vers la fin de l’épisode, il y a un saut vers le futur, alors que la fille adolescente de Randall, Tess, est devenue une femme et que son père a les cheveux blancs (l’année exacte n’est pas précisée). Il s’agit donc d’une série qui prend plaisir à déconstruire les histoires afin de jouer avec la temporalité.

Le Super Bowl, vecteur de l’identité culturelle américaine

Le Super Bowl est aujourd’hui la plus grande expérience commune qui fédère les Américains de tous les groupes ethniques.[14] La popularité du Super Bowl dépasse celle de n’importe quelle autre fête nationale.[15] La série This is Us célèbre donc la culture populaire américaine par de nombreuses références à cet événement. Par exemple, dans l’épisode 14, Rebecca porte pendant toute la portion de l’épisode se déroulant en 1998 un t-shirt des Steelers de Pittsburgh, plus précisément le numéro 12. Les vrais fans de football se rappelleront que le numéro 12, Terry Bradshaw, a été le quart-arrière vedette des Steelers pendant les années 1970 et que la victoire de janvier 1980 a été sa dernière.[16] Ce chandail est probablement une référence au fait que les triplés ont été conçus pendant le Super Bowl, en janvier 1980.[17] Le Super Bowl fait donc partie des traditions familiales des Pearson, parce que Jack était un grand fan de ce sport. D’ailleurs, les derniers mots que prononce ce personnage avant de mourir tragiquement sont : « Rebecca, you are blocking the TV. »

Dans la portion se déroulant en 2018, nous apprenons que tous les personnages se sentent désormais tristes le jour du Super Bowl en raison du décès de leur père cette journée-là. Chacun raconte son rituel de deuil. Rebecca met son nouveau conjoint à la porte de la maison et cuisine la lasagne pour la manger seule en écoutant le match. Kate regarde des vidéos de son père et pleure en solitaire, baignée de larmes. Kevin avoue que sa tradition, avant sa « rehab », était de se saouler jusqu’à en perdre connaissance et de « baiser » des top-modèles, pour fuir la honte d’avoir été mesquin à l’égard de son père lors de leur dernière conversation. Kevin, maintenant sobre, doit se trouver de nouvelles traditions. Randall, quant à lui, refuse de laisser la tristesse le gagner. Il cuisine un festin vêtu d’un tablier « Hot Dad ». Il organise une fête pour les amis de ses enfants, en espérant recréer la tradition familiale joyeuse qu’il a connue avant le drame, malgré les avertissements de son épouse qui lui rappelle qu’il est important de laisser sortir ses émotions.

Randall essaie de convaincre sa famille que le football, c’est intéressant, même pour les filles. Randall, qui habite avec sa femme Beth, et ses filles Tess et Annie, déclare : « We need some boys in this house. » Malgré ses efforts pour intéresser sa progéniture à ce sport, elles ont surtout hâte au spectacle de la mi-temps. Plus tard, Randall avouera à sa fille qu’il ne fait que marcher dans les traces de son père Jack : « All I ever wanted to do with my life was to be half the man he was. » Il est donc soucieux de créer des traditions fortes pour offrir à ses enfants la chance qu’il a eue de grandir dans un foyer chaleureux.   

Le Super Bowl est donc présenté dans l’épisode 14 comme un moment de rassemblement qui renforce les liens familiaux en nous rappelant qu’il s’agit d’une famille typique partageant le même rituel que des millions d’Américains.[18] Le Super Bowl rappelle donc l’importance des liens familiaux, l’importance d’avoir des rituels communs, malgré le deuil. L’évolution narrative de l’épisode souligne donc la double fonction du Super Bowl : célébrer l’unité de la nation et servir de catalyseur pour explorer les dynamiques intimes d’une famille typiquement américaine. Cette articulation entre mémoire individuelle et culture nationale illustre ce que Armbruster décrit comme la capacité des séries nostalgiques à « transformer le souvenir en expérience émotionnelle », renforçant ainsi l’attachement du public à l’univers fictionnel.[19]

Mon père, ce héros

Au fil de la série, on apprend à découvrir Jack Pearson, un homme qui a bien des défauts : il est revenu traumatisé de la Guerre du Vietnam et il souffre d’alcoolisme. Toutefois, dans l’épisode 14, il est surtout représenté comme une figure héroïque, le sauveur de la famille. Tous les personnages principaux soulignent à un moment ou à un autre de l’épisode à quel point ils aiment Jack, ce père extraordinaire.

Au début de l’épisode, Jack se réveille alors que la maison est en flammes. Pendant l’évacuation, il est le seul personnage à garder son calme et à trouver des solutions pratiques pour quitter les lieux. Ainsi, lorsque sa fille de 17 ans, Katie, panique et refuse de le suivre dans le corridor, il lui dit d’un ton rassurant : « Look at me, I’m gonna get us out of here, okay? » Il prend un matelas pour les protéger et ordonne à Kate de le suivre. Par la suite, Jack assure la sécurité des membres de sa famille en les faisant descendre du toit à l’aide de draps. Par amour pour sa fille qui a peur pour son petit chien Louie, il n’hésite pas à retourner dans la maison malgré la fumée dense pour sauver l’animal. Alors que tous croient Jack mort, il ressort avec Louie. Plus tard, à l’hôpital, il explique son geste au docteur qui lui demande si le chien en valait la peine. Il répond que c’est plutôt sa fille qu’il adore : « Really love the girl that loves the dog. » Il s’agit donc d’un père héroïque et sa bravoure est motivée par l’amour qu’il porte à ses enfants.

Non content d’avoir sauvé le chien, Jack a également pris le temps de sauver des souvenirs familiaux. En effet, il s’est précipité au salon pour mettre dans une taie d’oreiller des albums photos et autres babioles. Plus tard, Rebecca trouve aussi un pendentif en or avec une lune. Jack avait offert à Rebecca ce symbole d’amour dans l’épisode 2. Cet épisode de la première saison raconte les débuts houleux du couple Pearson. Le couple menace de se séparer à cause de l’alcoolisme de Jack. Celui-ci promet de changer et offre à sa future épouse le collier comme gage de son engagement à rester sobre. Quand Rebecca apprend que Jack a sauvé son collier de l’incendie dans l’épisode 14, le téléspectateur doit se rappeler que ce mari a dû travailler fort pour vaincre ses démons et garder sa famille unie.   

Après avoir affronté les flammes, Jack se fait évaluer par une ambulancière qui lui conseille d’aller à l’hôpital. Il a des brûlures importantes à la main et il a aspiré beaucoup de fumée. Au lieu de penser à sa propre santé, Jack pense au bien-être de ses enfants. Par la suite, lorsqu’il se rend enfin à l’hôpital, le médecin lui demande s’il ressent de la douleur et il répond : « It’s tolerable. » Par la suite, il refuse toute médication en raison de ses problèmes de dépendance. Rebecca le rassure ensuite : « You did good. » Il répond lui, ému : « I try. » Ces dialogues ramènent l’idée que Jack est brave, qu’il est capable de supporter les difficultés pour mettre sa famille en premier plan.

Jack décède dans le même hôpital où ses enfants sont nés. Il s’agit donc d’une boucle narrative, symbolisant peut-être le cycle de la vie. Lorsqu’elle quitte l’hôpital, Rebecca reçoit les effets personnels de Jack dans un sac de plastique. Ces objets servent à nous rappeler que Jack était aussi un bon pourvoyeur et un patriote. Dans le sac, on trouve une montre, un autre rappel du temps qui passe, ainsi qu’un calepin nous rappelant le métier de Jack (gérant de projet dans le domaine de la construction), et ce qui semble être un porteclé à l’effigie du drapeau des États-Unis. En plus d’être un héros pour sa famille est donc aussi une perte pour son employeur et son pays. La tragédie est donc totale.

Dans les scènes se déroulant en 2018, les personnages font tous des allusions nostalgiques à l’exceptionnalité du père disparu. Par exemple, Rebecca explique qu’elle a essayé d’être forte pour ses enfants, mais qu’elle a moins bien réussi que son défunt mari : « I tried. Your dad never had to try. » Kate mentionne qu’elle se sent comme responsable de la mort de son père parce qu’elle lui a demandé de retourner pour sauver son chien. Jack aimait tellement ses enfants qu’il n’aurait pas pu lui refuser une telle faveur. Elle se rappelle aussi à quel point son père était patient et fiable. Kevin, quant à lui, présente Jack comme un meilleur homme que lui. Randall déclare sans ambages : « He was the best dad ever ».  

Jack Pearson est donc emblématique d’une figure paternelle très présente dans les séries dramatiques de fiction américaines des années 2000 : the flawed hero.[20] Le héros « faillible » a des valeurs fortes, est présent pour sa famille et a l’esprit de sacrifice, mais il est néanmoins un être humain avec des défauts qui le rendent réaliste et à qui on peut facilement s’identifier (relatable character).[21] Jack Pearson, marqué par ses traumatismes et ses dépendances, est à la fois vulnérable et fort, au point de risquer sa vie pour le bonheur des siens. Après son décès dramatique la journée du Super Bowl, les souvenirs de la famille Pearson se cristallisent dans la nostalgie d’un père idéal parti beaucoup trop tôt.

La nostalgie réparatrice

La nostalgie réparatrice est un concept apparu dans les années 2000 qui désigne une nostalgie cherchant à restaurer le passé tel qu’il était autrefois sans accepter la distance et le temps qui passe.[22] La nostalgie réparatrice est tournée vers l’action en voulant recréer la rupture avec le passé à l’aide de rituels ou de symboles.[23] Trois arcs narratifs, ceux associés au deuil des trois enfants Pearson, montrent une grande volonté de réparer le lien brisé avec le père. Randall résume ainsi la manière différente qu’ont les trois frangins de vivre leur deuil : « Kate wallows, Kevin avoids, but this was my dad’s favorite day, so I celebrate him. »

Kevin, par exemple, s’adresse à un arbre planté par son père, Dad’s Tree, pour déclarer son amour et son respect à son paternel. Même si le père et le fils souffraient tous les deux d’alcoolisme, Kevin assure son père qu’il est une meilleure personne que lui : « I’m not doing nearly as well as you did, you know, I’m just really struggling. » Mais plus tard, il fait le vœu de s’améliorer, même s’il admet que ce ne sera pas facile : « I swear I will make you proud of me. » Les autres personnages reprochent bien torts à Kevin, dont celui de fuir ses responsabilités. D’ailleurs, Kevin s’était sauvé pour aller faire la fête le soir de la mort de Jack, bêtise qu’il n’arrive pas à se pardonner. Après avoir communiqué avec son père dans un dialogue imaginaire sur l’alcoolisme, assis au pied de l’arbre symbolique, il a l’impression de se sentir mieux. Pendant tout le reste de la série, Kevin sera à la recherche de l’amour « parfait » qui unissait ses deux parents, alors qu’il a du mal à tomber amoureux et à trouver l’épouse idéale pour lui.

Randall, quant à lui, tente de reproduire le modèle paternel en étant un excellent père pour ses deux filles. Par la suite, il décidera de se lancer dans le projet de devenir foyer d’accueil et d’adopter une jeune fille. Parmi les défauts que les autres personnages reprochent à Randall (lui aussi un héros faillible), il y a son anxiété débilitante et son perfectionnisme. Pendant toute la série, Randall cherche à réparer le gouffre causé par la perte de Jack en devenant un pourvoyeur et un père aimant. Il réussira même à retrouver son père biologique dans l’espoir de retrouver un lien filial, même s’il admet enfin que son père biologique ne remplacera jamais son père adoptif. Pendant tout l’épisode 14, Randall agit comme si le dimanche du Super Bowl ne le rendait pas triste, même s’il ne cesse de voir des flashbacks de son père.

Enfin, Kate écoute des vidéos de son père sur une cassette VHS. Le lecteur VHS est un objet emblématique des années 1990 qui détonne avec la trame narrative située en 2018 : Kate vit encore dans le passé. Toutefois, l’enregistrement s’enraye et Kate panique en croyant que les images de son père sont perdues pour toujours. Pour elle, c’est comme si son père mourait une seconde fois. Le petit ami de Kate, Toby essaie de lui porter secours en lui parlant d’un ami qui répare les vidéocassettes. Il propose même à Kate de transférer les images de son père sur un « nuage ». Bien sûr, Toby utilise un terme informatique, c’est-à-dire un nuage (cloud) sur Internet. Dans une série de jeux de mots avec le terme nuage, Katie refuse de concevoir son père comme un être intangible : elle a besoin d’un objet physique pour se sentir près de lui. On discerne ici le concept de nostalgie réparatrice, puisque Kate n’accepte pas la disparition de l’être cher et a besoin d’un objet pour représenter la figure paternelle. Toutefois, grâce à la patience et à l’amour de Toby, Kate finit par se sentir mieux et a enfin révélé à son amoureux qu’elle l’aime profondément et qu’il l’a changé.

L’épisode illustre donc parfaitement la dynamique de la nostalgie réparatrice : une nostalgie tournée vers l’action, cherchant à restaurer un passé idéalisé par des rituels et des objets symboliques. Les trois arcs narratifs – Kevin, Randall et Kate – montrent des stratégies différentes pour « réparer » le lien brisé avec Jack. Kevin s’adresse à l’arbre planté par son père pour lui promettre de devenir meilleur, Randall recrée la tradition familiale du Super Bowl et s’efforce d’incarner le modèle paternel, tandis que Kate s’accroche à des cassettes VHS pour maintenir une présence tangible de son père. Ces comportements traduisent un refus d’accepter la distance temporelle et la perte, en cherchant à prolonger la mémoire par des gestes concrets. En ce sens, This Is Us ne se limite pas à représenter le deuil : la série explore la tension entre passé et présent, en montrant comment la nostalgie peut devenir un moteur narratif et émotionnel, révélant la puissance des souvenirs dans la construction identitaire et familiale.

Conclusion

Ce travail montre que l’immense popularité de l’épisode « Super Bowl Sunday », visionnée en direct par 27 millions de téléspectateurs, s’explique par la complexité du personnage de Jack Pearson. Les Américains se reconnaissent dans la représentation de ce personnage fiable, fidèle à ses valeurs et dévoué à sa famille. Cet homme se montre vulnérable sans perdre ses attributs virils. Il est courageux et résilient, mais n’hésite pas à avouer qu’il a parfois peur. Il n’est certes pas parfait : il se considère comme l’unique responsable de la tragédie et il s’en veut beaucoup de n’avoir jamais remplacé les piles de l’avertisseur de fumée. C’est donc une personne multidimensionnelle à laquelle on peut tous s’identifier.

En plus d’incarner le héros faillible, Jack Pearson représente aussi le rêve américain. Ce fan fini de football, vivant dans une maison familiale ordinaire dans une banlieue de la ville ouvrière de Pittsburgh, doit travailler fort pour subvenir aux besoins de sa femme et de ses enfants. Ce vétéran du Vietnam n’est pas un homme très instruit. On ne le voit jamais à étudier ni fréquenter l’université. C’est un homme moyen qui représente l’idéal du self-made man : il tente de s’élever de sa condition par sa détermination. Pendant les six saisons de This is Us, on le voit gravir dans les échelons de sa compagnie, mais aussi renoncer à son rêve de se lancer en affaires. Pour les Américains, il incarne peut-être aussi la nostalgie d’une époque idéalisée où il était encore possible pour l’homme ordinaire de s’enrichir pour acquérir sa maison et son automobile, des promesses souvent associées à l’American Way of Life de l’après-guerre.[24]

Au-delà de cette dimension héroïque et sociale, l’épisode mobilise une nostalgie réparatrice, en réactivant une époque perçue comme plus stable et solidaire. Les rituels autour du Super Bowl transforment le passé en refuge émotionnel, invitant le spectateur à partager une mémoire familiale typiquement américaine. Après la mort de Jack, ces moments deviennent des marqueurs de nostalgie, révélant le désir de restaurer un lien perdu à travers des gestes et des objets symboliques. Ainsi, This Is Us ne se limite pas à raconter une tragédie familiale : la série explore la tension entre idéalisation du passé et confrontation au présent, en faisant de la nostalgie un moteur narratif et identitaire.


[1] La série This is Us (Notre Vie au Québec), diffusée de 2016 à 2022, est l’histoire « émouvante » de la famille Pearsons, une famille américaine de la classe moyenne vivant à Pittsburgh, en Pennsylvanie. La série a été écrite par Dan Fogelman. Elle met en vedette les comédiens Milo Ventimiglia et Mandy Moore dans le rôle des parents, ainsi que Sterling K. Brown, Justin Hartley et Chrissy Metz dans le rôle des trois enfants. IMDB, sans date. Notre vie (Série télévisée 2016–2022) – IMDb

[2] Comcast NBC, Post-Super Bowl, 4 février 2018. Post-Super Bowl ‘This Is Us’ is Most-Watched Drama on Any Network in 10 Years.

[3] Idem.

[4] US Weekly, « Mandy Moore : ‘This is Us Super Bowl Episode is a Soul-Crusher », 1er février 2018. Mandy Moore: ‘This Is Us’ Super Bowl Episode Is a ‘Soul-Crusher’ | Us Weekly

[5] Tobias Becker, Yesterday : A New History of Nostalgia, Cambridge, MA : Harvard University Press, 2023, pp. 2-15.

[6] Becker, op. cit., pp. 13-16.

[7] Boyd, cité dans Kathryn Pallister, « Introduction », Netflix Nostalgia, Landham, MD : Lexington Books, 2019, p. 3.

[8] Un phénomène appelé « nostalgia by proxy » par Giulia Taurino dans « Crossing Eras : Exploring Nostalgic Reconfigurations… », Netflix Nostalgia, op. cit., p. 12.

[9] Idem.

[10] Kathryn Niemeyer, Media and Nostalgia. Houndville : Palgrave-McMillan, 2014.

[11] On trouve cette idée dans plusieurs articles du livre de Pallister, Netflix Nostalgia, op.cit., sur les représentations de l’expérience féminine, queer ou latina par exemple ainsi que dans Tobias Becker, “The Meanings of Nostalgia: Genealogy and Critique” History and Theory, vol. 57, no. 2 (2018), p. 234. https://doi.org/10.1111/hith.12114.

[12] Alexandra den Haan, This is US? An analysis of the representation of black Americans in This is US. MA Université d’Amsterdam, 2019. Microsoft Word – MATHESIS_DENHAAN_ALEXANDRA.docx. Voir aussi Damian Ashton et al. This is Us? How TV Does and Doesn’t Get Men’s Caregiving. Geena Davis Institute on Gender in Media. 2022. This-is-Us-TV-and-Masculinities-Report.pdf

[13] Genette définit l’analepsie comme un retour en arrière dans la chronologie d’un récit pour évoquer des faits antérieurs à la ligne narrative principale. Il s’agit d’analepsie complètes : il s’agit d’un dispositif fréquent et structurant dans le récit. Gérard Genette, Discours du récit (Paris: Éditions du Seuil, 1972), 25–33.

[14] Marc Dyreson, « The Super Bowl as a Television Spectacle: Global Designs, Glocal Niches, and Parochial Patterns. » The International Journal of the History of Sport, 34(1–2), 2017, p. 139.

[15] Idem.

[16] Encyclopédie Britannica, Terry Bradshaw, Terry Bradshaw | Biography, Stats, & Facts | Britannica

[17] Voir l’épisode « The Game Plan », saison 1, episode 5. This is Us, op. cit.

[18] Précisément 127 millions d’Américains lors de la plus récente édition en 2025. C’est l’émission de télévision la plus regardée en direct de toute l’histoire des États-Unis. Statista, TV viewership of the Super Bowl in the United States…, Statista, sans date. Super Bowl TV viewership 2025| Statista 

[19] Stefanie Armbruster, Watching Nostalgia: An Analysis of Nostalgic Television Fiction and Its Reception, Bielefeld: Transcript Verlag, 2017, 95–120.

[20] Kelsey Barboza, TV Dads: A Grounded Theory Analysis of Viewer Perceptions of Fathers in Television Dramas [Mémoire de maîtrise, Brigham Young University], 2018, pp. 45-64.

[21] Barboza, op. cit., p. 62.

[22] Svetlana Boym, The Future of Nostalgia, New York: Basic Books, 2001, 41–49.

[23] Idem.

[24] Lizabeth Cohen. A Consumers’ Republic: The Politics of Mass Consumption in Postwar America. New York: Alfred A. Knopf, 2003.

Bibliographie

Médiagraphie
Armbruster, Stephanie, Watching Nostalgia: An Analysis of Nostalgic Television Fiction and Its Reception, Bielefeld: Transcript Verlag, 2017, 95–120.

Ashton, Damian, Gary Baker, Erin Cassese, Meredith Conroy, Cameron Espinoza, Christopher Hook, Brian Heilman, Michele Meyer, Roma Richardson et Summer van Houten. This is Us? How TV Does and Doesn’t Get Men’s Caregiving. Geena Davis Institute on Gender in Media. 2022. This-is-Us-TV-and-Masculinities-Report.pdf

Barboza, Kelsey, A., TV Dads: A Grounded Theory Analysis of Viewer Perceptions of Fathers in Television Dramas [Mémoire de maîtrise, Brigham Young University], 2018, 74 pages.

Becker, Tobias, “The Meanings of Nostalgia: Genealogy and Critique” History and Theory, vol. 57, no. 2 (2018): 234–250. https://doi.org/10.1111/hith.12114.

Becker, Tobias, Yesterday : A New History of Nostalgia, Cambridge, M.A.: Harvard University Press, 2023, 344 p.
Boym, Svetlana. The Future of Nostalgia. New York, Basic Books, 2001. 432 pages.

Cohen, Lizabeth. A Consumers’ Republic: The Politics of Mass Consumption in Postwar America. New York: Alfred A. Knopf, 2003, 576 pages.

Den Haan, Alexandra. This is US? An analysis of the representation of black Americans in This is Us. [Mémoire de maîtrise, Université d’Amsterdam], 2019. Microsoft Word – MATHESIS_DENHAAN_ALEXANDRA.docx.

Dyreson, M. (2017). The Super Bowl as a Television Spectacle: Global Designs, Glocal Niches, and Parochial Patterns. The International Journal of the History of Sport, 34(1–2), 139–156. https://doi.org/10.1080/09523367.2017.1349115https://doi.org/10.1080/09523367.2017.1349115

Encyclopédie Britannica, « Terry Bradshaw », mis à jour le 10 octobre 2025. Terry Bradshaw | Biography, Stats, & Facts | Britannica

Fogelman, Dan, créateur. This Is Us. Saison 2, épisode 4, « Super Bowl Sunday ». Épisode diffusé le 4 février 2018 sur NBC. Visionné sur Netflix : Watch This Is Us | Netflix.
Gérard Genette, Discours du récit (Paris: Éditions du Seuil, 1972), 25–33.
IMDB, sans date. Notre vie (Série télévisée 2016–2022) – IMDb
Niemayer, Kathryn, Media and Nostalgia, Yearning for the Past, Present and Future. Londres : Palgrave-MacMillan, 2014, 242 p.
Pallister, Kathryn, ed. Netflix Nostalgia : Streaming the past on demand. Lanham, MD : Lexington Books, 2019, 260 p.
Statista, TV viewership of the Super Bowl in the United States between 1990 and 2025, sans date, Super Bowl TV viewership 2025| Statista
Wikipédia, « Super Bowl Sunday », sans date. Super Bowl Sunday (This Is Us) – Wikipedia

Pour citer

Rompré, Hélène (2026). « Football, masculinité et nostalgie d’un père presque parfait  ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/football-masculinite-et-nostalgie-dun-pere-presque-parfait], consulté le 2026-03-16.

Nostalgie | Sérialisation | Spectateur | Sports | Télévision