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MONSTRES À GOGO
Sorcières et Noires : un enchantement impossible ?
Oumy Aubert-Sow
2025-12-23

Altérité, intersectionnalité, féminisme et racisme : autant de termes qui renvoient à des enjeux aussi complexes qu’actuels. Enjeux que nous avons trouvés tous réunis sous un seul prisme : celui des séries télévisées contemporaines qui mettent en scène des jeunes filles badass qui font l’amour et jettent des sorts. En d’autres termes, nous nous proposons ici de partager une brève réflexion sur les sorcières et plus précisément sur le cas de la sorcière racisée. Que disent les séries nord-américaines du tournant du XXIème siècle et au-delà de la place des femmes noires dans la société nord-américaine ?

            Pour commencer, deux sujets nous intéressaient : d’une part, la figure de la sorcière et ses multiples écritures et facettes qui fascinent l’humanité depuis des siècles si ce n’est bien davantage ; et de l’autre, le pan du féminisme qui met en exergue l’intersectionnalité et les discriminations croisées que subissent les femmes noires et donc, et le black feminism [i].

            I] De parias à militantes

            Il se trouve que les clichés de la sorcière rejoignent les stéréotypes qui pèsent sur les Noirs[ii]. Nous en avons fait une synthèse ici.

            1) La sorcière

            Nous établissons un lien entre sorcières et femmes noires. Mais d’abord, qu’entendons-nous ici par « sorcière » ? Quels sont les caractéristiques générales de cette figure ?

            La sorcière est avant tout une figure de l’Autre : on la reconnaît parce qu’elle est marginale ; et parce qu’elle est reconnue sorcière, on en fait une marginale. Historiquement, le mot même de magie renverrait aux mages Perses[iii], donc de l’étranger, de l’Autre. D’ailleurs, au Moyen-Âge et ensuite à la Renaissance, les théories du complot qui mettent en scène les Juifs, les Vaudois, les Basques, les sorcières, se mélangent et se confondent toutes un peu. François d’Eaubonne rapproche les Juifs et les sorcières [1], certains auteurs établissent un lien entre le nez crochu des sorcières et celui des Juifs[iv]… ; au Moyen-Âge, on qualifie certains actes de sorcellerie de « vaudoiseries », confondant ainsi l’acte et le peuple [v].

            La marginalité est donc une caractéristique qui se retrouve dans les fictions, sous des formes variées, à toutes les époques : déjà dans l’Antiquité, Circé habitait sur une île, lieu isolé par définition, et c’est par exemple dans des bois qu’elle change Picus en oiseau [2], dans un lieu où un groupe ne s’est aventuré que par erreur, autrement dit il s’agit d’un lieu sauvage et étrange. À l’époque médiévale et à la Renaissance, on dépeint les sorcières dans la fiction comme des femmes qui vivent à l’écart de la société, ainsi des trois sorcières de MacBeth chez Shakespeare [3] ; ou plus tard dans les contes de Grimm [4], par exemple, où les sorcières sont généralement les propriétaires de petites chaumières inaccueillantes au possible perdues au fin fond de forêts obscures et inextricables. À partir du XIXème siècle, la sorcière se retrouve également chez l’archétype de la femme fatale, et elle devient aussi diseuse de bonne aventure. Elle est Carmen [5] ou L’Esmeralda [6], elle est gitane ou prostituée ; en tout cas, elle appartient ou bien à une autre « race » ou bien à une autre « classe », les deux revenant souvent au même, comme le fait très justement remarquer Chimamanda Ngozie Adichie dans son roman Americanah [7]. Quoi qu’il en soit, elle ne correspond pas à la norme de la société dans laquelle elle évolue. Enfin, la sorcière peut être Autre ne serait-ce que parce qu’elle est une femme dans une société patriarcale.

            Une autre caractéristique de la sorcière serait qu’elle est indissociable du domaine de la sexualité. La sorcière, selon Armelle Le Bras-Chopard, est « une putain [8] », Jules Michelet et d’autres l’ont décrite comme la fiancée du Diable [9]. Les sorcières antiques déjà jetaient des sorts et préparaient des philtres dans le seul but d’attirer l’amour, d’attiser le désir ou au contraire de brider les performances sexuelles d’un tel ou d’un tel. Au Moyen-Âge et à la Renaissance, elles deviennent les débauchées, les compagnes du Diable jamais rassasiées, vulgaires et animales, sauvages.

            Au XXIème siècle, la figure de la sorcière renvoie aussi à une femme qui a une vie sexuelle libérée et fait fi des tabous. Par exemple, plusieurs chanteuses utilisent le terme « witch » en le rapprochant du mot « bitch », telles que Kiki Rockwell qui chante Same old energy[10] et revendique la liberté sexuelle, la masturbation féminine et une forme d’individualisme (« Oui, il y a masturbation, gonflement d’ego, mais en vérité, ce ne sont que des ombres qui se rassemblent. Alors cédez à la tentation et vivez de sensations, c’est la raison pour laquelle vous êtes venus au monde. […] Une dame à la poitrine dénudée, qui va sans nom… Leur arsenal est vide, tout ce qu’ils ont pour arme, c’est la honte[vi]. ») ou Flǿre, qui interprète Witch[11] : « Trois cuillères de malice et une cuillère de gentillesse, je suis une sorcière, appelle-moi pétasse. Oh, est-ce que je t’ai choqué ?[vii] » Si on remarque des variations dans le rapport à la sexualité et la mise en scène de la sexualité de la sorcière au fil des siècles et des supports, le thème reste omniprésent.

Outre son appétit sexuel ou sa sensualité, la sorcière est bien sûr reconnaissable à des traits physiques, tels que la marque du Diable, une tache de naissance ou une chevelure rousse flamboyante, un trait physique particulier. En fait, parente de la femme fatale, la sorcière n’est bien souvent qu’un corps : tantôt, dans un récit d’horreur, elle donne ce corps au Diable pour obtenir des pouvoirs[viii], tantôt, dans un magazine féminin contemporain, elle prône le bien-être du corps, le plaisir charnel ((new) Witch[12]).

           Forcément, étant liée au corps, elle est également indissociable de la nature. Comme le dit Jules Michelet, « les feuilles, les branchettes de bois mort […] un bois et une lande […] un cours d’eau » : « “Voilà ton royaume […] tu régneras sur la contrée[13].” » Dans toutes ses représentations, dans des pages ou à l’écran[ix], elle est toujours accompagnée d’animaux ou bien elle peut contrôler la météo ou bien c’est dans le jardin ou la cuisine qu’elle concocte des poisons ou des potions guérisseuses. Bref, elle vit en harmonie avec la nature, en dépend et peut l’influencer à la fois. D’ailleurs, elle répond davantage aux lois de la nature et des saisons qu’aux lois des hommes, une altération qui fait d’elle, une fois de plus, une paria

            De plus, la sorcière est invariablement associée à la saleté : ne manipule-t-elle pas quotidiennement bave de crapaud, plantes toxiques, fluides corporels… ? Elle inverse les codes : ce qui nous répugne lui est utile ; ce qui nous effraie, elle le comprend – ce qui participe à l’effroi ou à la répulsion qu’elle fait naître en nous.

            Enfin, la sorcière est un personnage ambigu pour deux raisons. D’abord, en ce qu’il fascine et repousse à la fois – ce qui est typique du monstrueux : il intrigue, attire et répugne à la fois ; on veut en voir davantage et en même temps, on ose à peine regarder (d’ailleurs, la sorcière peut être très belle et très repoussante à la fois, encore que nous reviendrons sur ce point ci-dessous, il semble que cette ambiguïté se résout d’elle-même en vérité.) La sorcière, nous l’avons dit, manipule des substances répugnantes… et puis voilà qu’elle danse avec une grâce et une sensualité indicibles.

            Ambiguë ensuite parce qu’elle est aussi forte que faible. En effet, elle se soumet au Diable ou doit travailler de concert avec ses sœurs sorcières pour réussir à accomplir quoi que ce soit [x], et parfois il faut bien peu de choses pour la détruire[xi] ; et à la fois elle semble incontrôlable, capable de prodiges, elle est l’origine de phénomènes angoissants, voire même perpètre des crimes terrifiants[xii].

Ainsi, la sorcière est Autre, elle est toujours un peu étrangère, toujours un peu étrange, elle est liée à la sexualité, au corps et à la nature ; elle est ambiguë, double. Elle brise certains codes, certaines règles et est souvent une figure d’individualisme. Tout cela en fait un personnage dangereux.

            2) Les Noirs

            Comparons maintenant avec la figure du Noir. Nous avons relevé les principaux stéréotypes qui accablent encore les Noirs dans la société occidentale, notamment américaine – c’est-à-dire, nous insistons, il est question ici des Noirs tels que perçus de manière essentialiste et déformée à travers le prisme du racisme.

            Commençons par l’évident : les Noirs sont eux aussi des Autres, des étrangers. Nombre de personnes noires se trouvent aux États-Unis parce que leurs ancêtres ont été amenés du continent africain pour être changés en esclaves, amenés d’ailleurs – un ailleurs, des ailleurs, qui ont été largement exploités et fantasmés par les colons.

            Lorsque Colette Guillaumin parle de racisation et de hiérarchisation, elle évoque ce qu’elle nomme la « marque naturelle ». Elle explique que cette « marque naturelle est supposée être la cause intrinsèque de la place qu’occupe un groupe dans les rapports sociaux » comme par exemple la couleur de peau des Noirs, mais elle démontre qu’il s’agit là d’un « système déterministe » et qu’en réalité, dans le cas des Noirs, « la marque suivait l’esclavage […] on faisait des esclaves »[14]. En d’autres termes, il y a un projet en amont de la marque. Ainsi, on a voulu réduire les Noirs en esclavage, donc on a choisi leur couleur de peau et leurs cheveux frisés et crépus pour stigmates, comme autant de « justifications ». De même la sorcière, questionnée par les Inquisiteurs, était déjà coupable dans l’esprit de tous et ensuite on trouvait sur elle la marque du Diable, la « preuve » de sa sorcellerie.

            N’oublions pas que « monstrueux » vient du latin monstrare qui signifie « montrer ». Les stigmates des Noirs sont évidents, il s’agit d’une minorité dite visible. Ils sont monstrueux en ce sens. Visibilité qui nous amène au rapport au corps. Les Noirs sont eux aussi souvent ramenés à leur corps et à leur corps uniquement. Par exemple, au XVIème siècle, on les disait meilleurs travailleurs dans les champs – un bon prétexte pour les exploiter – et encore aujourd’hui, les préjugés font souvent d’eux de meilleurs athlètes, par exemple. La dimension physique a souvent été et est encore souvent la seule qui était accordée aux Noirs. « Avoir la phobie du Noir, » écrivait Frantz Fanon, « c’est avoir peur du biologique. Car le Noir n’est que le biologique. Ce sont des bêtes. Ils vivent nus. […] Noirs = biologique, sexe, fort, sportif, puissant, boxeur, Joe Louis, Jess Owen, tirailleurs sénégalais, sauvage, animal, diable, péché[15]. »

            Eux aussi, par l’esclavage, ont été associés à la saleté : la boue dans les champs, la vaisselle à la maison… Ils effectuaient les tâches ingrates. Et encore aujourd’hui, les statistiques continuent de souligner que les femmes noires et les hommes noirs restent cantonnés à des métiers plus physiques et/ou liés à la saleté (des métiers durs dans le domaine du care ou l’entretien de locaux ou d’espaces, tels qu’éboueur, femme de ménage, etc[xiii]).

            Évidemment, puisque, dans l’imaginaire raciste, les Noirs surpassent les hommes blancs dans le domaine physique, un autre stéréotype qui leur a été plaqué est celui de la performance sexuelle, notamment virile. Eux aussi auraient une sexualité débridée, incontrôlable, dépourvue de morale et insatiable – nous vous renvoyons une fois de plus à Fanon qui soulignait que « [p]our la majorité des Blancs, le Noir représente l’instinct sexuel (non éduqué). Le Noir incarne la puissance génitale au-dessus des morales et des interdictions[16]. »

            Les stéréotypes ne diffèrent guère lorsque l’on parle de femmes noires : animales, lubriques, toujours disponibles, hypersexualisées, « beaucoup d’énergie a été dépensée en controverses à propos des stéréotypes profondément ancrés et déshumanisants[xiv] » qui concernent les femmes noires, relève Joan Morgan, « […] tels que leurs manières animales, dévergondées et licencieuses[17][xv] ». Dans cette même veine, Leïla Benhadjoudja, dans Le Sujet du féminisme est-il blanc ?[18], rapporte

que les médias occidentaux, et la publicité au premier chef, continuent de mettre en scène des représentations racisées qui associent trop souvent les femmes noires à la lubricité ou à l’animalité […]. Comme le rappelle Elsa Dorlin dans son anthologie du Black Feminism, la figure de la Bitch ou de la Ho[xvi] hantent encore l’imaginaire occidental, notamment à travers la culture rap ou “bling bling” » qui associe le corps des femmes racisées aux stéréotypes de la femme chaude. (2015, p. 62)

            C’est aussi pourquoi les Noirs – toujours tels que perçus par les individus et les systèmes racistes –, sont ambigus : d’un côté, ils seraient super virils, de l’autre, ils seraient faibles, fainéants, de grands enfants. Piégés dans l’optique du racisme, eux aussi sont admirés et craints, méprisés et fantasmés.

            D’ailleurs, horreur et exotisme ont en commun la dualité du rejet qui les caractérise : nous l’avons dit, le monstrueux attire et répugne à la fois ; or, ainsi que le formule Hans-Jürgen Lüsebrink, l’exotisme et le racisme sont en quelque sorte les deux facettes d’un même rejet : il existe un rapport étroit « entre des formes, mêmes radicales, d’exclusion, comme la xénophobie, et des formes d’attirance et de fascination, comme l’exotisme, puisqu’elles ont en commun de semblables stratégies d’évitement psychologiques (“Vermeidungsstrategien”) détournées de toute tentative sérieuse de compréhension et de connaissance de l’Autre[19]. »

            Et bien sûr, on ne peut pas être Noir sans entretenir un lien profond avec la nature ou en tout cas, un rapport plus sain, plus « authentique » à la nature que les Occidentaux. Nous faisons référence ici, évidemment, au mythe du « bon sauvage », à cette idée d’un monde primitif meilleur

– comme le rappelle Tzvetan Todorov, le bon sauvage est “semblable[…] aux hommes des premiers âges, et du coup […] plus proche de la nature que” les Européens (Todorov, 1989, p. 361) et, “jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les auteurs appartenant à l’Europe de l’Ouest se considèrent comme porteurs d’une culture plus complexe et plus artificielle que toutes les autres ; s’ils valorisent les autres, ce ne peut être qu’en tant qu’incarnation du pôle opposé”, remarque Tzvetan Todorov (Todorov, 1989, p. 357), ce qu’il qualifie de “primitivisme” (ibid)[20]

Qui plus est, cette connexion à la nature est parfois dépeinte comme magique, teintée de mysticisme : c’est là que le vaudou entre en scène, avec ces pratiques semi-religieuses, donc sacrées, semi-païennes dans le sens où elles sont liées à la nature, à l’aspect sauvage et dangereux de celle-ci.

            Bien entendu, selon cette perspective raciste, les Noirs sont dangereux. Soupçonnés de complot eux aussi (dans les plantations déjà on craignait toujours leur révolte, aujourd’hui on regarde avec scepticisme les pratiques de discrimination positive). Il semblerait qu’eux aussi, dans l’imaginaire raciste, forment un réseau d’entraide officieux, à l’instar des sorcières qui restent dissimulées, confinées à la clandestinité, fréquemment soupçonnées de rassemblements douteux. Les Noirs appartiennent eux aussi à un autre lieu et à la nature, leur sexualité à eux aussi serait immorale, leur désir débordant, ils condensent eux aussi des caractéristiques opposées, ils sont, d’une certaine manière, dangereux et effrayants.

            Les clichés de la sorcière et les stéréotypes sur les Noirs se rejoignent donc, ce qui n’est au fond guère surprenant puisque ces constructions jaillissent des mêmes groupes, ces clichés répondent aux mêmes fantasmes. Nous rappelons que, comme le faisait remarquer Guillaumin, les sociétés majoritaires se définissent en creux[21] et donc affublent les Autres des caractéristiques qui leur font peur, ou qu’elles fantasment[xvii]. En un mot, l’Autre est ce qu’on n’est pas. Aussi le monstre et l’étranger (ici, les Noirs) se rejoignent-ils sur ce point. Sauf que le monstre est une figure de fiction, tandis que les Noirs forment des groupes réels, d’où des conflits, des injustices, des problèmes sociaux. Le Noir est donc en quelque sorte le monstre réel de l’Amérique du Nord[xviii].

            3) Sorcière : la militante (?)

            Cette analogie relevée, ce constat établi, j’en pose un second : aujourd’hui, la sorcière est devenue une figure de revendication ; depuis le XXème siècle, elle a été récupérée par les femmes, le mouvement LGBT, des partis politiques, les écologistes…[xix] Même si elle n’est pas que cela, elle est devenue une figure positive et militante. En fait, surtout depuis la deuxième vague du féminisme, la sorcière a hérité de trois nouvelles caractéristiques :

  1. Elle est devenue l’héroïne et non l’antagoniste. Elle occupe la place de la superhéroïne, c’est une figure positive.
    1. Elle serait devenue vraiment belle – il ne s’agirait plus d’un faux visage qu’elle arbore pour séduire et tromper mais vraiment, elle est désormais belle. Belle… et jeune puisque c’est bien connu, une femme belle est forcément jeune, comme le met en exergue Mona Chollet[22][xx].
    1. Elle n’utilise plus ses pouvoirs pour faire le mal : au contraire, elle n’a plus pour but que de sauver le monde. Dans les fictions, elle se bat pour défendre des innocents[xxi] ; dans la réalité, elle est une féministe acharnée, se bat pour la protection de l’environnement ou contre les gouvernements douteux[xxii].

            Dans les autres types de fictions, la sorcière est plutôt l’antagoniste ou une victime de la créature surnaturelle. Dans les séries télévisées qui sont mon objet d’étude ici, l’héroïne est la créature surnaturelle. Elle est celle qui a du pouvoir et de l’agentivité, et elle est bourrée de caractéristiques positives : c’est une place empowering.

            Aussi, au vu de ces considérations, la sorcière nous semblait, en fin de compte, une bonne figure de fiction pour représenter les femmes noires (une minorité raciale réelle, discriminée). La sorcière moderne young adult, sexy, personnage central et positif de la diégèse, fait entendre sa voix, défend son statut. Ainsi, il s’agissait là d’une figure de fiction que les femmes noires pourraient investir pour s’exprimer. En quelque sorte monstres réelles de l’Amérique du Nord, avons-nous dit ? Elles pourraient d’une certaine façon s’emparer du stigmate et le retourner, en faire quelque chose, en faire un de leurs outils.

            Aussi – avec toujours en tête cette question : que disent exactement les sorcières noires de la situation des femmes noires dans la société ? – nous sommes-nous mise à chercher avec enthousiasme des personnages de sorcières noires dans la production culturelle occidentale contemporaine… et nous sommes alors trouvés quelque peu désarçonnée, car en vérité, dans ces séries, il n’y avait que très peu de sorcières noires, et nous pourrions presque dire « pas ». Nous allons vous expliquer pourquoi.

            Nous rappelons que nous avons surtout fouillé du côté des séries télévisées nord-américaines, des productions destinées aux jeunes adultes, dans lesquelles la sorcière était l’héroïne, et apparaissait comme une sorte de militante – mais nous avons dû élargir un peu notre champ de recherche, car il s’avère que ces personnages de sorcières racisées restent rares. Nous avons relevé quatre types de « sorcières » noires et nous mettons sorcière entre guillemets parce que…

            II] Magie noire

            1) Le sorcières noires

            a) Celle qui pratique le vaudou.

            C’est avant tout une femme orientalisée. Contrairement aux sorcières modernes blanches, elle ne se sert pratiquement jamais de livres, elle marche la plupart du temps pieds nus, elle désire sans honte – non pas qu’il le faudrait mais elle s’oppose par là à certaines sorcières blanches, décrites comme timides, pudiques, vierges, du moins dans les premiers temps. Primitive et sensuelle… ne s’agit-il pas là de caractéristiques de toutes sorcières ? nous direz-vous. Oui, mais dans une certaine mesure. La sorcière vaudou est toujours plus animalisée que les autres[xxiii] La puissance sexuelle de la sorcière noire qui pratique le vaudou est plus libérée encore que celle des autres : dans la série Witches of East End, l’unique sorcière noire de la série est lesbienne et hippie. Originale et libertine même pour des sorcières, elle est la marginale chez les marginales.

           En plus de ces stéréotypes sur l’animalité, la plupart du temps, dans une perspective réductrice du vaudou, cette sorcière noire s’appelle Marie Laveau, comme s’il n’existait qu’une seule référence en matière de sorcellerie vaudou. Il arrive même souvent que la différence soit fortement marquée entre les sorcières d’un côté et les « vaudouisantes » de l’autre. Attention, la femme noire qui pratique la magie ne serait pas une sorcière. Ainsi, dans American horror story, la sorcière vaudou en cheffe dit à l’une des jeunes filles noires qui veut apprendre son art : « – Ces filles, elles ne te verront jamais comme une sœur. ¶ – Parce que je suis grosse ? ¶ – Non, parce que tu es Noire. Noir charbon[xxiv]. » (E7) Un épisode plus tard, devant les pratiques magiques de leur camarade noire, les jeunes sorcières blanches commentent, sourcils froncés : « C’est du vaudou. Tu es une sorcière[xxv][23] », sous-entendu les deux forment une opposition, sont deux arts irréconciliables. On conseille d’ailleurs à la jeune sorcière noire, Queenie, si elle souhaite gagner en force de « fusionner [sa] magie avec [leur] vaudou… et même la Suprême ne pourra pas [la] toucher[xxvi]. » (E7). Le vaudou et la sorcellerie sont donc considérés comme deux mondes différents. Les deux formes de magie seraient complètement exclusives l’une de l’autre.

            Outre les clichés orientalistes et la vision ségrégationniste du monde qui ressort des mises en scène de ces personnages ; souvent, contrairement aux sorcières blanches « classiques », la vaudouisante ne cherche pas à sauver le monde, elle. Égoïste, elle poursuit souvent des buts personnels, parfois ne cherche qu’à se venger[xxvii].             Enfin, notons que la sorcière vaudou n’est jamais le personnage principal de l’histoire, contrairement à la sorcière blanche. Nous appelons cet archétype la vodoo queen.

            b) Celle qui donne un coup de main, quitte à mourir

            Elle n’est pas le personnage principal non plus. Elle est la sauveuse et le faire-valoir de l’héroïne, qui elle, qu’elle soit sorcière ou non, est toujours blanche, blonde de préférence et incarne presque toutes les caractéristiques de la femme parfaite selon le modèle patriarcal (Marc Préjean liste ainsi, entre autres : la tendresse, la souplesse, la coopération, le partage, la réserve, l’indécision, la proie, l’étourderie, la générosité, la petite taille, une démarche sautillante, un corps fragile). Cette « sorcière » racisée-là condense, comme le dit Jacinda Perez dans son article en ligne « Black Women in Horror: Breaking Down Stereotypes for an Empowering, Diverse Future[24]», l’archétype de « la meilleure amie noire », la fille noire qui prouve que l’héroïne n’est pas raciste, le token de l’histoire ; et celui du « magical negro », l’étranger qui détient la sagesse qui fait défaut au héros blanc et l’aidera à devenir plus mature et plus fort, quitte à y laisser soi-même la vie (pour n’en citer que quelques-uns des plus connus : Morpheus dans Matrix[25], the bowery king dans John Wick (2014-2023), maître Yoda dans Star Wars[26], la voyante Oda Mae Brown dans Ghost[27]etc).

            La meilleure amie noire qui pratique la magie, les autres personnages vont la voir lorsqu’ils ont besoin d’ingrédients particulièrement odieux tels que des animaux sacrifiés ou des outils imprégnés de magie noire très dangereuse (l’esclave Tituba dans la série Salem, est la seule à pratiquer la nécromancie selon des techniques répugnantes, au milieu des bois[28] (2014-2017). C’est un personnage qui n’a peur ni de souffrir, ni de faire souffrir (le pouvoir de la jeune sorcière noire dans American horror story est d’être « a human voodoo doll », affirme-t-elle clairement[29], et elle entretient un rapport plus intense avec la nature), elle détient une sagesse (souvent par ses propres ancêtres, comme Bonnie Bennett dans la série Vampire Diairies[30]) supérieure à celle de la sorcière blanche, qui reste la véritable héroïne. Autrement dit, le danger, la saleté, la nature et le primitivisme restent solidement accrochés à cette sorcière-là.

            Elle aide énormément, quitte à se sacrifier (The Chilling adventures of Sabrina[31], Vampire Diairies) et pourtant, elle est plutôt mal traitée par les personnages blancs, voire par sa « meilleure amie » (Salem). Comme l’exige son rôle métissé de « black best friend » et de « magical negro », elle meurt vite ou apparaît peu, sa propre histoire n’est abordée que succinctement. De plus, le pouvoir de cette sorcière est souvent assez passif : ainsi Rosie, dans The Chilling adventures of Sabrina, ou Bonnie dans les premières saisons de Vampire Diairies, possèdent un don de voyance uniquement – un rôle passif, contrairement à celui de la vraie sorcière qui agit au lieu de subir, et qui modifie son destin au lieu de se contenter de le voir venir.

            La vraie sorcière de ce type de fictions est individualiste, aussi cette sorcière-outil ne peut-elle pas être considérée comme une sorcière avec un grand S. C’est la Ressource.

            c) Celle qui protège des sorcières.

            Elle n’est pas vraiment qualifiée de « sorcière » dans la série ou le film. Elle a recours à des pratiques magiques pour protéger les victimes des sorcières. Elle non plus n’est pas le personnage central. Elle est plutôt âgée, grassouillette de préférence, elle est dépourvue du moindre potentiel érotique. Elle n’est pas une révoltée, une militante : elle ne lutte pas vraiment contre quoi que ce soit. Elle vit en bonne entente avec tout le monde, coulée dans le moule de la société. Elle est la Mama de bell hooks[32] qui prend soin d’autrui, adoptant une tendance à traiter tout le monde comme des enfants (ainsi dans le film Sacrées sorcières[33], dans la série Mortels[34], ou encore, dans une certaine mesure American horror story. On pourrait aussi placer ici Rosie, de The Chilling adventures of Sabrina car son don de divination mentionné ci-dessus se manifeste uniquement lorsque des sorcières deviennent trop puissantes dans la région). Cette figure-là, nous l’appelons la Nounou.

            d) La sorcière qui essaie

            Et enfin, nous avons réussi à trouver une ou deux sorcières qui pouvaient répondre plus ou moins, aux critères de la sorcière moderne – celle qui est belle, jeune, l’héroïne de sa propre histoire, et qui sauve le monde. Macy Vaughn est l’une des trois sœurs de la nouvelle série Charmed[35], l’une des trois protagonistes de la série. Elle est Noire (bon… métisse, il ne faut pas abuser[xxviii]) et alors que le cliché de la Noire hypersexuelle (cf ci-dessus) est encore assez vigoureux, Macy est vierge au début de la série.

            Ceci dit, Macy est la seule des trois sœurs à posséder une part démoniaque. Elle est née morte ; sa mère a fait appel à une nécromancienne pour la ranimer et des pouvoirs maléfiques ont dû entrer en jeu. Du coup, elle possède des pouvoirs liés aux flammes ou à l’infliction de blessures sans ressentir la douleur. La mort et le côté démoniaque souvent associés au vaudou refont ici surface, bien que de manière plus subtile.

            Petit écart : la sorcière de la série colombienne L’Éternelle sorcière[36] est également l’héroïne, son histoire personnelle est centrale, elle ne pratique pas un vaudou saturé de stéréotypes et elle est jeune et belle. Il s’agit d’une série sud-américaine produite par un duo, Diego Vivanco et Ana Maria Parra, ce qui explique la perspective un peu différente qui nous est donnée. Cette série ne peut donc témoigner d’une prise de conscience et d’un changement du côté de la production culturelle nord-américaine ou même, plus largement, occidentale.

            Nous qualifions cependant ces sorcières de « Débutantes », telles les jeunes filles présentées au monde lors de bals : la production culturelle commence à introduire des personnages de femmes noires sans stéréotype et qui sont des héroïnes.

            Tout compte fait, dans l’ensemble, on se heurte encore dans les séries télévisées nord-américaines, à de nombreux stéréotypes. Les sorcières noires, celles qui ne répondent ni aux clichés primitifs du vaudou, ni aux caractéristiques du « magical negro » restent rares.

            2) Les sorciers noirs

            Intriguée, nous avons également pris le temps de nous intéresser brièvement aux personnages de sorciers noirs – aux hommes. Le constat était encore plus accablant : ces personnages sont encore plus rares… et ils sont systématiquement efféminés. Dans The Chilling adventures of Sabrina, le cousin de Sabrina, Ambrose Spellman apparaît d’abord comme gay, puis s’avère bisexuel plus avant dans la série. De plus, il a été privé de ses pouvoirs après avoir enfreint des règles fixées par le meneur blanc de leur communauté magique. Le voilà impuissant (presque au sens sexuel du terme). Nous avons jeté un œil aux dessins animés, pour observer les mêmes tendances : par exemple, dans La Princesse et la grenouille de Walt Disney[37], le villain de l’histoire est un witch doctor. Passons outre les clichés du vaudou réemployés dans ce film, ce personnage est sophistiqué, maquillé, extrêmement frêle et maniéré. Bref, il est dévirilisé.

            À croire qu’il faut encore casser la menace que représentent les hommes noirs, qu’il fallait annoncer d’emblée : « Pas de panique, de lui rien à craindre. » – « normal », au fond, puisque nous le rappelons, l’Autre est un monstre… et l’étranger aussi. L’étranger est le monstre.

            III] De sujets à objets : le problème de la sorcière « domestiquée » du XXIème

            Mais alors où ces observations nous mènent-elles ? Nous rappelons nos questionnements initiaux : que nous disent les représentations des sorcières noires de la place des femmes noires dans la société nord-américaine contemporaine ? Et que nous dit cette place nous dit-elle de la société nord-américaine ? Eh bien… Que la place des femmes noires dans la société occidentale n’est pas encore très enviable et que cette société a encore des progrès à faire en matière de lutte contre les discriminations en tout genre. Nous nous expliquons :

            La réécriture de la ségrégation et la sorcière comme objet sexualisé

            1) Scary dark

            Dans un premier temps, les résultats de notre balayage témoignent du racisme qui imprègne encore la société. Nous avons souligné les stéréotypes essentialistes, primitivistes et orientalistes qui teintaient les fictions et nous ajoutons quelques exemples : Macy Vaughn, la sorcière noire de Charmed tombe amoureuse d’un homme noir, tout couple mixte évité, au moins dans les deux premières saisons de la série. Dans cette même série, un homme noir tue la prêtresse vaudou noire (semi-vodoo queen, semi-Nounou) qui prête momentanément main forte aux héroïnes, comme si des attaques d’un personnage Blanc envers un personnage Noir ou l’inverse étaient des situations encore beaucoup trop taboues, comme si toute sorte de mixité était encore trop taboue pour être mise en scène.

            Et surtout, il nous semble, en définitive, que la sorcière noire ne peut pas être une sorcière parce qu’elle n’est pas désirable, tout simplement. D’une part, la sorcière nous attire car elle représente des possibles fabuleux ; en tant que sujet, elle est un être puissant – nous empruntons à ce propos les mots de Sébastien Hubier qui fait remarquer : « Tout le monde rêve d’être un peu […] sorcière[38] » : Mais qui rêve d’être une femme noire ? Parce que la femme noire est en bas de la hiérarchie sociale, partiellement exclue du groupe des femmes, dans l’impossibilité de profiter des privilèges du groupe des Noirs, elle ne bénéficie des privilèges d’aucun groupe et souffre des inconvénients (le mot est faible) de tous. En tant que sujet au sein de la société, sa place n’est guère enviable.

            D’autre part, la femme noire n’est pas du tout désirable (sur les sites de rencontres, par exemple, les femmes noires sont les dernières à avoir du succès[39] (Brown, 2018). Nous rappelons que l’érotisme naît de quelque chose encore en partie caché. Or, depuis la colonisation, l’érotisme est impossible pour les femmes noires. Projections des fantasmes dans la société occidentale et particulièrement nord-américaine puritaine, les femmes étaient en quelque sorte dissimulées, mais la femme noire, elle, est toujours dépeinte, dans les discours coloniaux et racistes, comme disponible, justement, déjà sexuelle (cf ci-dessus) : inutile de la fantasmer sauvage et libérée des contraintes de la décence et de la morale puisqu’elle le serait déjà. Dans le film Skeleton Key[40], quand on « voit » la sorcière à la fin, triomphante et ré-affirmée en tant que sorcière, quand sa sorcellerie a fonctionné et qu’elle a investi le corps qu’elle voulait pour prolonger sa vie une fois de plus… c’est la jeune femme blonde que l’on voit. La vraie sorcière et l’héroïne désirable de l’histoire nous apparaît donc, triomphante, sous les traits de la femme blanche. Finalement, les observations de Fanon sont encore d’actualité : « Je suis Blanc, » c’est dire « que j’ai pour moi la beauté et la vertu, qui n’ont jamais été noires[41] ».

            Vodoo queen assoiffée de vengeance, la sorcière noire ne peut pas être docile et sauver le monde. Désirante mais pas désirable, elle ne peut pas être la jeune héroïne sexy que le public masculin fantasme et que le public féminin voudrait être parce qu’il plaît. Et puis, marginale et primitive parmi les marginales, elle est trop étrange, trop étrangère, trop éloignée encore pour être un personnage à qui l’on s’identifie, que l’on peut s’approprier. Le racisme cantonne la sorcière noire a des rôles précis et étroits, très codifiés, très stéréotypés.

            2) Le standard witch bitch

            Dans un second temps, on remarque surtout que, pour commencer, il existe une exigence de beauté pour les sorcières. Puisque la sorcière représente l’Autre et qu’elle a été créée par des hommes, nous avançons que la sorcière incarne les fantasmes masculins : ce dont ils rêvent, ce qu’ils redoutent, ils projettent sur la sorcière toutes ces caractéristiques à la fois. C’est pourquoi bien souvent, la sorcière est désirable, c’est même là son principal pouvoir. Souvent réécriture de la femme fatale, son arme favorite est la séduction ; c’est là que réside le danger (lorsqu’elle n’est pas belle, la sorcière utilise la magie ou d’autres subterfuges pour paraître belle, charmer, et attirer les hommes dans ses filets).

            Au XXIème siècle, dans les séries télévisées, chez cette nouvelle sorcière que nous avons décrite précédemment, la partie monstrueuse de la sorcière est mise en sourdine. Nous le répétons, la sorcière est désormais réellement belle, elle sert les intérêts des hommes puisqu’elle sauve le monde en permanence, elle aide et pardonne et éduque. Autrement dit, la sorcière qui incarne le girl power nous apparaît en réalité comme une sorcière « domestiquée », sa part d’horreur écartée ou adoucie, édulcorée ; son aspect bon et beau mis de l’avant.

             Or, si la femme noire peut avoir les caractéristiques négatives de la sorcière, elle ne peut pas en avoir les traits positifs, puisque « [le] Noir est le symbole du Mal et du Laid », comme le pointait Fanon[42]. Les femmes noires ont longtemps été considérées et le sont parfois encore aujourd’hui, comme n’étant pas « de “vraies” femmes »[43] (hooks, 2015 [1981], p. 130), or nous estimons que la sorcière a largement basculé dans les affres du girl power capitaliste et sexiste : qu’elle est devenue une superhéroïne certes, mais surtout davantage une femme qu’une sorcière. Par conséquent, la position à première vue agentive et prometteuse de la jeune sorcière du XXIème dans les séries télévisées occidentales est assez chimérique, et en dépit de son potentiel, il est difficile pour les femmes noires de s’identifier à cette figure.

            Conclusion :

            L’Autre est un monstre, l’Autre est un étranger. L’étranger pourrait utiliser cette figure de monstre pour la retourner en emblème : les femmes noires pourraient investir la figure de la sorcière pour faire entendre leur voix, proclamer de nouvelles façons d’être, affranchies des stéréotypes. Mais ce n’est pas ce qui se passe. La sorcière nous semble être encore aujourd’hui une construction des fantasmes masculins ; quant à la société occidentale, elle est encore sexiste (sinon le pouvoir qui terrorise tant ne serait pas la liberté sexuelle des femmes et leur pouvoir sur la virilité, ni leur attrait physique et leur sensualité) et encore raciste (sinon la femme noire ne serait pas moins sensuelle, attrayante, pas moins désirable que ses consœurs blanches et elle pourrait être l’une de ces sorcières-héroïnes ; les mondes du vaudou et de la sorcellerie ne seraient pas encore aussi clivés ; et les personnages de sorciers noirs ne seraient pas autant dévirilisés). Les fictions occidentales et notamment nord-américaines témoignent de ces tendances au racisme et au sexisme, et révèlent sans le vouloir la difficulté d’en sortir. N’oublions pas que ces fictions sont regardées et lues par un large de public de jeunes femmes, noires ou pas : le manque de représentations empowering pour les premières nous paraît problématique. Ainsi, dans le film Spell[44]: la sorcière antagoniste de l’histoire est une femme noire et on a encore affaire à des clichés récurrents liant vaudou et satanisme, bien que les personnages du film et son réalisateur soient noirs, ce qui témoigne de la ségrégation intériorisée encore prégnante aux États-Unis.


[1] Françoise d’Eaubonne, Le Sexocide des sorcières, 2023 [1999].

[2] OVIDE, Métamorphoses, 8 ap. J-C.

[3] William Shakespeare, MacBeth,1623.

[4] Jacob et Wilhelm Grimm, Hänsel et Gretel, 1812.

[5] Prosper Mérimée, Carmen, 1847.

[6] Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, 1831.

[7] Chimamanda Ngozie Adichie, Americanah, 2013.

[8] Armelle Le Bras-Chopard, Les Putains du Diable. Le Procès en sorcellerie des femmes, 2006.

[9] Jules Michelet, La Sorcière, 1966 [1862], p. 91.

[10] Kiki Rockwell, Same old energy, 2021. https://www.youtube.com/watch?v=MZDWqU8LAMU

[11] Flǿre, Witch, 2023. https://www.youtube.com/watch?v=tbLSU1Os5rM

[12] Vanessa Krstic, (new) Witch : Réveillez la sorcière qui est en vous. Burda Bleu, éditions Nuit & Jour. 2020-. Version en ligne : https://www.newwitch.fr/.

[13] Jules Michelet, La Sorcière, Flammarion, 1966 [1862], p. 92.

[14] Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, 2002, p. 337.

[15] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p. 134.

[16] Frantz Fanon, id, p. 143.

[17] Joan Morgan, Why We Get Off: Moving Towards a Black Feminist Politics of Pleasure. The Black Scholar, vol. 45, n°4, 2015, p. 36.

[18] Naïma Hamrouni et Chantal Maillé, Le Sujet du féminisme est-il blanc ? Femmes racisées et recherche féministe, 2015.

[19] Hans-Jürgen Lüsebrink, « La Perception de l’Autre. Jalons pour une critique littéraire interculturelle », Tangence, n°51, mai, 1996, p. 53.

[20] Oumy Aubert Sow, Amours métissées. Couples mixtes et enfants métis dans la littérature contemporaine, thèse de doctorat, 2024.

[21] Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, 2002.

[22] Mona Chollet, Sorcières. La Puissance invaincue des femmes, 2018.

[23] Ryan Murphy et Brad Falchuk, American horror story, saison 3 Coven, 2013-2014, épisode 8.

[24] Jacinda Perez, « Black Women in Horror: Breaking Down Stereotypes for an Empowering, Diverse Future », Flipscreen, 2020. (https://flipscreened.com/2020/02/26/black-women-in-horror-breaking-down-stereotypes-for-an-empowering-diverse-future/)

[25] Lana et Lilly Wachowski, Matrix, 1999-2021.

[26] George Lucas, Star Wars, 1977-1983.

[27] Jerry Zucker, Ghost, 1990.

[28] Adam Simon et Brannon Braga, Salem, 2014-2017.

[29] Ryan Murphy et Brad Falchuk, American horror story, saison 3 Coven, épisode 1, 2013-2014.

[30] Kevin Williamson et Julie Plec, Vampire Diairies, 2009-2017.

[31] Roberto Aguirre-Sacasa, The Chilling adventures of Sabrina, 2018-2020.

[32] bell hooks, Ain’t I a woman?, 2015 [1981].

[33] Robert Zemeckis, Sacrées sorcières, 2020.

[34] Frédéric Garcia, Mortels, 2019-.

[35] Jennie Snyder Urman, Jessica O’Toole et Amy Rardin, Charmed, 2018-2022.

[36] Diego Vivanco et Ana Maria Parra, L’Éternelle sorcière (titre original : Yo, bruja), 2019-2020.

[37] John Musker et Ron Clements, La Princesse et la grenouille, 2009.

[38] Sébastien Hubier, « Pretty fairies and busty witches », 2022. https://www.youtube.com/watch?v=6mmajJiEj28

[39]Ashley Brown, « ‘Least Desirable’? How Racial Discrimination Plays Out In Online Dating », 2018. https://www.npr.org/2018/01/09/575352051/least-desirable-how-racial-discrimination-plays-out-in-online-dating

[40] Iain Softley, The Skeleton key, 2005.

[41] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p. 36.

[42] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, id, p. 145.

[43] bell hooks, Ain’t I a woman?, id, p. 130.

[44] Mark Tonderai, Spell, 2020.


[i]     Nous distinguons la pensée intersectionnelle du courant du black feminism car, bien que ce concept ait été pensé, à l’origine par des féministes noires américaines (cf Kimberlé Williams Crenshaw, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur », Cahiers du genre. 2005/2 (n°39), 2005 [1981], p. 51-82.), il est devenu quelque chose de beaucoup plus large.

[ii]   Notons que nous emploierons les termes « noirs » et « races » pour faire référence à des groupes socialement construits – dans le cas des Noirs un groupe racisé et discriminé. Nous nous appuyons sur les réflexions de Naïma Hamrouni et Chantal Maillé qui, dans Le Sujet du Féminisme est-il blanc ? (2015) expliquent l’élaboration du processus de racisation, l’idée étant que ces catégories sont certes sociales, construites et non naturelles, mais que les ignorer et nier les injustices qui en découlent ne les fait pas disparaître (voir aussi Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, 2002).

[iii]   Selon le CNRTL, le terme de « mage » provient du latin « magus “prêtre chez les anciens Perses”, “magicien, sorcier” du gr. μ α ́ γ ο ς (au plur.) “Mages (une des tribus mèdes)”, au sing. “prêtre qui interprète les songes” puis “sorcier”; (forme mague Brunet Latin, Tresor, éd. F. J. Carmody, p. 63 ». https://www.cnrtl.fr/etymologie/mage.

[iv]   Cf Bernhard Blumenkranz, Le Juif médiéval an miroir de l’art chrétien, 1966. Voir aussi Daniel Iancu-Agou, Le diable et le juif : réprésentation médiévales iconographiques et écrites dans Le Diable au Moyen Âge : Doctrine, problèmes moraux, représentations. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 1979 (pp. 259-276). Ou encore Lubrich Naomi. Judenhut et Zauberhut : la prolifération d’un signe juif / Judenhut and Zauberhut: The Proliferation of a Jewish Sign. dans: ASDIWAL. Revue genevoise d’anthropologie et d’histoire des religions, n°10, 2015. pp. 137-162. DOI : https://doi.org/10.3406/asdi.2015.1043 Ou encore Françoise d’Eaubonne, Le Sexocide des sorcières, 1999.

[v]    « Au milieu du XVe siècle », relève Aurélie Dumoulin , « la sorcellerie est encore confondue avec la “vauderie” […] les vaudois ont été progressivement assimilés aux sorciers. » (Aurélie Dumoulin, « La sorcellerie : de l’erreur à la faute à la fin du Moyen Âge (XIVe-XVe siècles). Ambivalence d’un phénomène littéraire et de société. », Questes, 30, 2015, pp. 95-109, https://doi.org/10.4000/questes.4240.

[vi]  « Yes there’s masturbation, some ego inflation, but really it’s shadows just congregating. So act on temptation and live by sensation, this is the reason you came to creation […] A bare-chested dame, who goes by no name. Their arsenal’s empty, all they got is shame. »

[vii]  « Three spoons of naughty, and one spoon of nice: I’m a witch, call me bitch. Oh, did I offend you? »

[viii]  Par exemple, au XXème, dans Anne Hébert, Les Enfants du sabbat, 1975 ; ou du côté des séries du XXIème, dans Salem de Adam Simon et Brannon Braga, 2014-2017.

[ix]   Pour citer quelques exemples : dans les rayons de la littérature young adult, on trouve une Morgan qui se découvre une grande communion avec la nature, sous la plume de Cate Tiernan (Wicca, 2001-2003). Chez Laurie Stolarz, l’héroïne, Stacey Brown, utilise souvent des fleurs ou d’autres éléments naturels pour effectuer ces sorts (Laurie Faria Storlarz, Blue is for nightmare, 2003-2009). Du côté des séries télévisées, The Secret circle offre d’emblée une scène où deux jeunes filles déclenchent, puis apaisent, un orage (Elizabeth Craft et Sarah Fain, The Secret circle, 2011-2012, voir saison 1, épisode 2).

[x]    Comme dans tous les épisodes de Constance M. Burge, Charmed, 1998-2006.

[xi]   Par exemple, chez Lyman Frank Baum, Le Magicien d’Oz, 1900.

[xii]  The Chilling adventures of Sabrina (2018-2020), American Horror story: Coven (2013-2014), The Blair Witch project de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez (1999).

[xiii]  Selon le magazine Economic Policy Institute, la catégorie « Community and social service occupations » est celle dans laquelle les Noirs travaillent le plus, aux USA. (Valerie Wilson, Ethan Miller et Melat Kassa, « Racial representation in professional occupations » dans Economic Policy Institute, 2021, https://www.epi.org/publication/racial-representation-prof-occ/). Voir aussi Elsa Dorlin, Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, PUF, 2009.

[xiv]  « a great deal of energy has been spent disputing [the] deeply entrenched and dehumanizing stereotypes»

[xv]   « […] [like their] naturally animalistic, wanton and licentious ways. »

[xvi]  Souligné dans le texte.

[xvii] D’ailleurs, selon le professeur et théoricien Hans—Jurgen Lüsebrink, la fascination pour l’Autre est « la face cachée de notre identité, liée aux désirs d’évasion ou de refoulement. » (1996, p. 53)

[xviii] Alors que pour les Noirs, le véritable monstre serait l’individu raciste, ce que Linda Addison dénonce : « “I still can’t be treated as a plain human being in my country. Being Black in America is like living a horror story.” » (John Blake, Black writers and filmmakers are bringing new scares to the horror genre, 2020 https://www.cnn.com/2020/10/04/entertainment/black-horror-genre-blake/index.html). Un paradoxe qu’il serait intéressant de creuser.

[xix] Pour ne citer que quelques exemples, dans les années 1970, les féministes italiennes ont utilisé le terme de sorcières avec ce fameux slogan : « Tremate, tremate, le streghe son tornate ! ». En 1968, c’est aux États-Unis que le mouvement Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (W.I.T.C.H.) éclot. En 1979, l’écoféministe Starhawk publie The Spiral Dance (Harper& Row). On doit également mentionner Françoise d’Eaubonne, française, qui s’est elle aussi emparée du thème de sorcières, en 1999, avec son essai Le Sexocide des sorcières.

[xx] Nous vous renvoyons également aux clips que j’ai mentionnés plus tôt, interprétés presque invariablement par des femmes jeunes, très sexualisées dans leurs vidéos.

[xxi] Charmed (1998-2006), Buffy the vampire slayer (1997-2001), The Secret Circle (2011-2012), The Chilling adventures of Sabrina (2018-2020).

[xxii] Par exemple, en 2017, Donald Trump devient la cible de toutes les sorcières volontaires du pays, appelées à se mobiliser contre lui en lui jetant un sort.

[xxiii] Ainsi, dans la série American horror story, la sorcière noire, Marie Laveau, est représentée agitant la langue comme un serpent pour jeter un sort ; elle marche et danse pieds nus ; tandis que les autres sorcières de la série, blanches, sont toujours vêtues de tailleur, perchées sur des talons, maquillées et maniérées. Marie Laveau se tient parfois sur un trône de peaux de bêtes, alors que les sorcières blanches possèdent un manoir élégant et glacé.

[xxiv] « – These girls, they’re never gonna see you as your sister. ¶ – Cause I’m fat? ¶ – No, cause you’re Black. Black as coal. »

[xxv]  « This is voodoo. You’re a witch. »

[xxvi] « mix [her] witch with [their] voodoo… and even the Supreme won’t be able to touch [her]. »

[xxvii] C’est le cas dans American horror story ou encore dans The Chilling adventures of Sabrina : cependant que Sabrina sauve le monde à plusieurs reprises, la jeune sorcière noire de l’école mène sa propre quête personnelle, afin de se venger de son père, un homme misogyne et sournois – et blanc, d’ailleurs, car elle est métisse –, et si parfois elle aide l’héroïne Sabrina, la sorcière blanche, c’est parce qu’elle s’est fait prier ou y trouve un intérêt personnel.

[xxviii] Ce qui renvoie aux problématiques de colorisme, concept qui souligne que le racisme intégré amène à situer les Noirs sur une échelle : les individus qui ont le plus de valeur sont ceux qui ont la peau la plus claire.

Pour citer

Aubert-Sow, Oumy (2025). « Sorcières et Noires : un enchantement impossible ? ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/sorcieres-et-noires-un-enchantement-impossible], consulté le 2026-02-04.

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