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MONSTRES À GOGO
Dans la jungle de béton
Le règne des monstres-mutants comme raison d’être de Spider-Man
Clément Pelissier
2025-12-23

Dans l’univers de Marvel, qu’il s’agisse des comic-books ou de la production cinématographique, Spider-Man occupe une place de (super-)héros culte sur plusieurs générations. À l’origine, ce surhomme mutant est l’ouvre de Stan Lee et Steve Dikto. Il parait pour la première fois dans le comic book, « Amazing Fantasy Vol.1 # 15 » en août 1962. Depuis, il a été décliné partout, comme toutes les icônes. De très nombreuses itérations dans les cases dessinées et derrière les caméras bien entendu, mais aussi sur à peu près tous les mediums culturels possibles, dont les jeux-vidéos encore tout récemment puisque le monde ouvert de Marvel’s Spider-Man 2 s’est dévoilé en 2023 [1]. Quelle pourrait-être la formule magique – et scientifique – de cette pérennité contemporaine dans la pop culture ?

À n’en pas douter, son personnage principal pour commencer. Derrière le masque de l’Homme-Araignée, ainsi qu’il fut d’abord nommé en France aux Editions Lug, Peter Parker est un étudiant de sciences, pétri de doutes et empêtré dans difficultés dans lesquels un lecteur pourra se reconnaître. Au-delà de ses responsabilités de super-héros – lesquelles se voient déterminées, comme souvent dans ces cas-là, par le traumatisme fondateur de la perte d’un proche (l’Oncle Ben) – Peter Parker est un scientifique malingre et binoclard. Comme bien souvent pour les figures de freaks de cette époque les quatterbacks musclés sont ses ennemis naturels, il n’ose approcher de la demoiselle de ses pensées ; et sa famille se limite à son oncle et tante, dans un foyer aimant mais précaire financièrement. Au départ donc, comme le souligne Jonathan Remoiville, Peter Parker a plutôt des allures d’anti-héros dans un récit originel à l’ambiance bien sombre, voire dramatique :

Cette première aventure ne met en avant aucune prouesse spectaculaire contre des super-vilains, qui n’existent d’ailleurs même pas ici. Pas de sauvetage de citoyens en détresse non plus. Spider-Man se « contente » d’ébahir son audience télévisuelle sans chercher à se rendre utile. Il ne souhaite pas non plus se rendre séduisant auprès de ses camarades ou se venger de ceux qui se sont moqués de lui. Il aspire à une vie simple, à combler son oncle et sa tante, le reste du monde pouvant bien aller se damner. Peter Parker est donc égoïste, sans grande attirance envers le Bien ou le Mal : terriblement réaliste donc, très identifiable pour le lectorat. Son rejet du monde extérieur est contrebalancé par son amour profond pour Ben et May dont l’éducation l’empêche, une fois ses pouvoirs obtenus, de devenir hors de contrôle. Aucune chance qu’il se transforme en un pendant masculin avant l’heure d’une icône de l’horreur, Carrie, le personnage de Stephen King rejeté par ses camarades et sa mère folle, dont les pouvoirs deviennent autodestructeurs. Ses facultés contribuent pourtant à en faire un personnage effrayant, dont la capacité à ramper sur les murs renvoie beaucoup plus à un monstre qu’à un super-héros [2].

Alors que Spider-Man tient ses pouvoirs du monde arachnéen et convoque donc un motif de répulsion populaire classique – ses ennemis l’insultent souvent en le renvoyant au statut d’insecte à écraser ! – ses aventures vont pourtant finir par le rendre aussi fascinant qu’attachant. Une situation sociale difficile qui pourrait donc renvoyer à celle vécue par certains lecteurs de ses aventures, des capacités scientifiquement surnaturelles et un apprentissage du sens de la responsabilité, couplé au doute perpétuel et à la tentation si humaine de renoncer à sa mission.Voilà ce qui va caractériser, à la suite d’une origin story techniquement antihéroïque, une part du succès de Spider-Man. Auquel viennent s’ajouter de très nombreuses punchlines faisant des petites blagues acerbes les traits d’esprit que lancera le Tisseur au même titre que ses toiles. Aussi et surtout : Peter Parker /Spider-Man a combattu au fil des décennies une riche et fascinante galerie de monstres, aliens, mutants ou autres humains modifiés. Dans les aventures de Spider-Man, New-York est une jungle de béton, un territoire souvent aussi civilisé que brutal, que se disputent à la fois le super-héros mutant et les super-vilains prédateurs. À bien des égards, la vie de Peter Parker se superpose à celle de son alter-ego, elle la prolonge même directement. Ainsi les modèles de droiture et de recherche scientifique adulés par Peter se transforment soudain, dans de terrifiantes catastrophes de laboratoires, en des monstres surpuissants que Spider-Man se doit de combattre pour rester le roi de sa jungle.

Nous nous proposons ici d’observer quelques-uns de ces monstres parmi les plus marquants pour en dégager des représentations significatives de la finesse des frontières entre l’être humain et le monstre bestial. On proposera une comparaison de ces personnages dans leur première apparition dans les cases des comics, dans les films quand l’occasion sera significative, ainsi que dans les jeux-vidéos les plus récents. Cela dans le but d’attester de l’intérêt toujours renouvelé de convoquer ces créatures dans leurs représentations les plus contemporaines.            

Venom : figure de symbiote et expression des traumas

Venom apparaît pour la première fois en mai 1984 dans les cases de The Amazing Spider-Man # 252, crée par le scénariste David Michelinie et le dessinateur Todd McFarlne. Bien que plutôt récent dans les aventures de Spider-Man – qui se balance dans le New York de Marvel Comics depuis plus de 20 ans à ce moment-là – cette créature extraterrestre va néanmoins devenir un des ennemis les plus fondamentaux et redoutables de Peter Parker et de son alter-ego. Il s’agit à l’origine d’une substance organique. Douée d’une conscience, cet être vivant va finir par se coller sur Peter Parker, pour conférer à Spider-Man une tenue noire décuplant ses capacités. Néanmoins, cette fusion augmente aussi l’agressivité et fait ressortir chez l’hôte ses pires pulsions et l’expression de ses désirs enfouis. Peter reprendra le dessus et arrachera le monstre de son organisme mais la créature finira par s’allier à Eddie Brock, un journaliste dont la carrière fut ruinée à cause des actions du super-héros portant son costume noir. Désespéré et ivre de vengeance, Eddie accepte de s’allier avec l’extraterrestre ; et qui prendra le nom de Venom. Ce symbiote conserve en lui la mémoire de ses hôtes précédant et c’est en cela qu’il est un antagoniste très puissant. Non seulement Venom possède une force bestiale, mais il a de plus copié les pouvoirs arachnéens de Spider-Man. Plus grave encore, il a eu plein accès à la conscience de Peter Parker et connait sa vie privée, et évidemment sa double identité.

C’est bien la figure du monstre symbiote qui nous intéresse ici, celle qui fusionne avec un hôte, parfois jusqu’à en prendre tout à fait le contrôle [3]. La notion de symbiote évoque bien un procédé biologique identifiable dans notre référentiel [4] – cette connaissance est au moins partiellement transmise dans la fiction de Spider-Man, puisque les scientifiques qui renseignent Peter Parker évoquent bien l’idée que les cellules vivantes se répandent dans l’organisme du jeune homme et entre en symbiose, ici de manière invasive, monstrueuse. Pour l’imaginaire collectif, cette figure est riche de sens, comme l’a démontré Thierry Hoquet dans son analyse des « Symbiontes » (que l’on peut considérer comme toujours pluriel) comme catégorie de presque-humain (2021) :

Comparons la symbiose au parasitisme. Le parasite sait tirer profit de son voisin, mettre à profit l’existence de l’autre pour son propre usage. Dans un cas de symbiose, l’hôte hébergé sait se rendre utile à son hôte hébergeur, et les deux partis tirent profit de cette rencontre : la symbiose décrit la pratique d’une mutuelle exploitation, raisonnée, douce et délestée de la brutalité de la prédation ou de l’unilatéralité du parasitisme. […] Nous appelons Symbiontes les personnages qui illustrent cette logique du bénéfice mutuel. […] coexistence. La symbiose propose une coexistence, un partage du monde, une société : sym-biosis, vivre-ensemble. Elle constitue donc un équilibre instable, toujours renégocié. C’est l’univers de l’intérêt bien entendu et l’esquisse de toute vie sociale. [5]

Au sens symbolique et social, la symbiose est tournée vers la collaboration mutuelle, l’équilibre (fragile) et le bien commun. Dans le cas du monstre Venom et de sa fiction, ce principe est particulièrement intéressant, précisément parce que sa monstruosité tient             au fait qu’il le pervertit et l’inverse complètement. Sommes-nous en face d’une symbiose ou d’un parasitisme ? Justement, la question est difficile à trancher ici : la symbiose par le costume noir promet la puissance dans la collaboration, elle laisse croire à Peter Parker que le profit sera mutuel, que sa vie et ses pouvoirs seront meilleurs. Or, la substance – qui pose la question du visqueux, du slime…de ce qui se repend de manière exponentielle en somme, devient bel et bien parasite quand elle exploite pour sa propre survie (et sa satisfaction, puisqu’elle est consciente !!) les pires penchants de Peter. Il y a aussi symbiose avec Eddie Brock, mais dans une forme post-moderne de pacte avec le Diable. [6] Le journaliste appelle la créature de ses vœux et se soumet totalement à l’ivresse du pouvoir et de la puissance qui résulte de la monstrueuse union. La société du « vivre ensemble » supposée dans la symbiose se voit donc ici pervertie, inversée, totalement contaminée par le désir individuel et égoïste. Il y a empoisonnement consenti, puisque Venom rappelle jusque dans son nom sa fonction de « venin ». On retrouve par ailleurs le « symbionte », le pluriel mentionné par Thierry Hoquet, dans la propension de Venom à ne s’exprimer qu’au travers du « nous » quand il submerge son hôte humain.

Il est certain qu’un antagoniste aussi puissant et riche de sens va continuer de se répandre dans les cases dessinées mais aussi déborder dans d’autres supports d’expressions. Que cela soit dans la série animée (1994), dans le film de Sam Raimi (2007) ou les très critiqués opus plus récents qui l’ont mis en scène (2018 & 2021) Venom reste très présent dans la mythologie des monstres que côtoient Spider-Man. Or, c’est sans doute dans son itération la plus récente en jeu-vidéo en 2023 – pour Marvel’s Spider-Man 2 –que ce monstre et sa relecture sont les plus intéressants.

Dans cette version, la substance est exploitée par la science dans l’objectif de guérir des maladies graves. Elle est donc donnée à Harry Osborn, ami d’enfance de Peter Parker, comme protocole de soins pour empêcher la propagation d’un cancer. Alors que New-York est menacée par un groupuscule terroriste, Harry va se rendre compte que sa symbiose non seulement le soigne, mais lui confère aussi une force musculaire hors du commun quand sa peau est recouverte par la matière. Apprenant le secret de Peter et de son élève Miles Morales, (lui aussi mordu par une araignée radioactive et agissant comme un autre Spider-Man auprès de lui), Harry décide d’utiliser ses facultés pour venir en aide à ses amis. Jusqu’au moment du jeu et de l’histoire ou Peter mènera un combat si intense qu’il y laissera presque la vie. Pour le sauver, Harry lui transmet son costume organique, tout en se condamnant alors à une nouvelle progression de sa maladie. Désormais en symbiose avec ce nouveau costume noir, Peter Parker est sauvé de justesse mais tandis qu’il combine ses pouvoirs à ceux de sa nouvelle combinaison, la créature devient un parasite de plus en plus invasif. Totalement stressé et focalisé sur sa mission envers la ville, Peter devient sous l’influence du monstre de plus en plus agressif, au point d’attaquer ses amis et la femme qu’il aime, Mary Jane Watson. C’est Miles Morales qui va devoir stopper son mentor hors de contrôle pour le pousser à retirer la dangereuse combinaison. L’opération réussit, mais la créature a besoin d’un hôte et va ensuite s’allier à Harry Osborn, délaissé et trahi, avide de pouvoir. Ils prendront le nom de Venom pour devenir le terrible adversaire que l’on connait, obsédé par le projet de « guérir le monde » en contaminant la ville pour que chacun collabore en symbiose.

Cette relecture de Venom est passionnante à plus d’un titre. Elle modifie d’abord le sens premier de la matière organique en lui donnant une fonction curative, qui par la suite sera pervertie. De plus, l’histoire originelle se trouve aussi réécrite en profondeur, en faisant d’un ami intime de Peter Parker l’un de ses ennemis mortels. Cela souligne la profonde dimension affective et psychologique que le scénario du jeu accorde à Venom. En effet, les dérives monstrueuses de la symbiose sont dans cette version complètements liées aux différents traumas vécus par les hôtes successifs. Peter Parker utilise sa nouvelle force – et la vie qui lui a été rendue – pour essayer d’être un meilleur Spider-Man. Pourtant, en plus du stress imposé par sa vie de super-héros, le jeune homme a traversé de terribles deuils dans le premier opus du jeu (2018). Il a été forcé de combattre le Docteur Otto Octavius, devenu fou et désireux lui aussi de contaminer la ville. Non seulement Spider-Man a donc dû se dresser contre un Mentor que Peter Parker adulait, mais de plus il a été forcé de poser un choix terrible : sacrifier la vie de sa tante May pour que l’antidote à la pandémie puisse être distribué massivement à la ville de New York.

Ainsi, lorsque le joueur prend le contrôle du super-héros dans la suite directe du premier jeu [7], il incarne (alternativement avec Miles Morales) un personnage totalement perdu, très affecté, rongé par le chagrin et la culpabilité.

C’est justement dans ce contexte traumatique qu’intervient la symbiose, et la tentation de se laisser aller à ses sentiments réprimés n’en est que plus grande pour Peter Parker. Même débarrassé du costume noir, les cellules du jeune homme sont encore infectées, comme l’expression de sa responsabilité dans la mort de sa tante May. Lorsque Miles Morales parvient à lui retirer cette charge mentale, le corps de Peter engendre une nouvelle forme de symbiote, cette fois entièrement vouée aux soins : Anti-Venom, un radical opposé blanc voué à purifier les cellules, dont la première apparition remonte au comic book de The Amazing Spider-Man # 569 publié en août 2008 par Dan Slott et John Romita Jr.

Il y a donc un dénominateur commun qui libère tous les hôtes de Venom – y compris Harry Osborn lui-même dans un combat final acharné pour le joueur : le renoncement. Ce dernier est favorisé par les hautes fréquences sonores, qui affaiblissent et déstabilisent fortement la structure du costume, mais la victoire finale revient toujours à l’hôte qui a accepté de libérer sa parole, autrement dit : de verbaliser son trauma. Peter Parker est ramené à la raison par Miles Morales à partir du moment où son élève le pousse à dire ses angoisses, à révéler ses maux, à exprimer ses craintes de l’avenir et ses chagrins du passé. De même Harry est ramené parmi les humains quand Peter lui rappelle leur amitié, leur affection mutuelle. Dans une séquence et un combat non moins épiques et poignants, le joueur aura aussi à affronter temporairement une autre symbiose de l’univers Marvel : Scream. Une créature au nom révélateur crée par David Michelinie et Ron Lim dans le comic book intitulé Venom : Lethal Protector # 4 publié en mai 1993. À l’origine il s’agit d’une engeance directe de Venom s’alliant avec le personnage de Donna Diego, une scientifique qui travaillait à la création de surhommes avec les échantillons de la créature.

Dans sa version vidéo-ludique de 2023, Scream va contaminer Mary-Jane Watson. La compagne de Peter-Parker partage sa vie, ses souffrances, ses secrets les plus intimes. Son expérience avec Scream va non seulement pousser Peter/Spider-Man à combattre sa bien-aimée, mais de plus à se confronter à tout ce que Mary-Jane refoule en elle. La peur que Peter soit tué en combattant un super-vilain, ses propres craintes quant à son avenir professionnel et familial, la charge mentale que lui inflige Peter en fuyant les responsabilités induites par son couple. Le combat est divisé en plusieurs phases, il est long et difficile, y compris psychologiquement : tout en combattant, Peter Parker se rend compte de l’étendue de la détresse de Mary-Jane qui parle par la bouche de Scream. Il ne pourra la libérer de la créature qu’à la condition de reconnaître ses torts et sa responsabilité dans cet état de fait. C’est indéniable, plus que jamais dans cette version contemporaine du monstre, la symbiose est déterminée par le mal-être des hôtes et vient montrer le visage d’un monstre que l’on porte d’abord en nous-mêmes.

Outre les monstres aliens, Peter Parker/ Spider-Man affronte aussi des humains modifiés, accidentés parfois pour le meilleur et souvent pour le pire, à la suite d’une catastrophe de laboratoire. Cette recherche scientifique hors de contrôle est à la fois un motif de fascination et de répulsion, mais elle est d’autant plus intéressante lorsque les monstres qu’elle engendre obligent Spider-Man à combattre les anciennes idoles savantes de Peter Parker.                            

Du Doc Ock au Lézard : la chute des Mentors et les monstres scientifiques

Otto Octavius est un autre grand vilain emblématique de Marvel et de la mythologie de Spider-Man. Ce savant au nom prédestiné pour le chiffre huit devient bel et bien une figure de poulpe dans l’incarnation de son alter-ego, le Docteur Octopus ou « Doc Ock » en abrégé. Tout comme Spider-Man, il a été crée par Stan Lee et Steve Dikto et apparait pour la première fois dans The Amazing Spider-Man # 3 en juillet 1963. À l’origine, le Docteur Otto Octavius est un physicien nucléaire qui a crée des tentacules de métal sur un exosquelette pour pouvoir manipuler en toute sécurité des matériaux dangereux. Jusqu’à ce qu’un accident fasse exploser son laboratoire et soude son appareil à son bassin. Devenu psychiquement instable à la suite de cette catastrophe, il se sert désormais de ses prothèses articulées pour assouvir à tout prix son désir de poursuivre coûte que coûte ses travaux de recherches. Devenu un « Octopus », un homme-pieuvre augmenté, il n’hésite pas à se servir de sa nouvelle force pour écarter tous ceux qui se trouveraient sur son chemin. Lors de leur première rencontre, Spider-Man a d’ailleurs toutes les peines du monde à contrer les tentacules et ne doit son salut qu’aux connaissances scientifiques de Peter Parker. Il parvient à jeter sur les bras du monstre un alliage chimique qui finit par l’entraver.

Bien entendu, Doc Ock reviendra souvent dans les aventures de Spider-Man. Dans les années 1960, la peur et les fantasmes liées à l’énergie atomique est assez présente dans l’imaginaire populaire – c’est aussi à cette époque que, toujours chez Marvel, le savant Bruce Banner est exposé à des rayons gammas qui le transforment en l’Incroyable Hulk ! (1962) [8]. Cette thématique accompagne aussi celle du savant fou. On peut lire sur le sur le sujet le travail d’Elaine Després (2016) :

Depuis son apparition dans la littérature britannique au XIXe siècle, la figure du savant fou a subi de nombreuses métamorphoses, en fonction des grandes découvertes scientifiques et des nouvelles formes de fiction investies. Ainsi, les savants fous littéraires, scéniques, cinématographiques, bédéistiques, puis télévisuels se sont développés indépendamment, construisant leurs propres codes, mais toujours en relation hypertextuelle avec leurs origines littéraires. Dans les années 1920, le savant fou devient un personnage récurrent du cinéma expressionniste (Dr. Caligari, Dr. Mabuse, Metropolis), puis, dans les années 1930, James Whale marque l’imaginaire collectif et fixe les tropes visuels qui caractériseront cette figure tout au long du XXe siècle avec son Frankenstein. Dans les comics, les savants fous apparaissent dès 1940 avec un Lex Luthor, d’abord décrit comme un savant fou européen, déjà le némésis de Superman ; puis, dans les années 1960, ils se multiplient dans l’univers de Marvel. Ainsi, au cinéma comme dans les comics, le savant fou a longtemps été identifié comme le villain, le génie criminel. Si le désespoir de Victor Frankenstein parvenait à éveiller notre pitié au XIXe siècle, le savant fou du XXe siècle se présente souvent comme un stéréotype sans profondeur psychologique, ne servant qu’à déclencher des situations chaotiques pour permettre aux héros de se mettre en valeur et défendre la loi et l’ordre [9].

Le Docteur Octopus est donc un cas de comic books tout à fait classique. Il est bien ce « génie criminel » qui va permettre à notre super-héros Spider-Man de rétablir l’ordre dans sa jungle urbaine. Pourtant l’intérêt de ce monstre scientifique est identifiable sur d’autres points. D’abord il faut rappeler que Spider-Man est lui-même un monstre résultant de la science et de ses accidents. Il a choisi le Bien et les responsabilités, mais surtout par le force des choses et à cause d’un destin cruel qui a voulu que son oncle soit assassiné alors que Peter avait les pouvoirs adéquats pour arrêter le futur meurtrier. En somme : Spider-Man n’aurait-il pas pu devenir dès le départ un savant criminel ? D’autant plus que très souvent, ses aventures mettent en avant le fait que dans les combats de Spider-Man, Peter Parker a justement utilisé ses compétences en physique-chimie pour fabriquer des gadgets et modifier ses toiles pour prendre le dessus sur ses adversaires. Lesquels sont parfois, donc, aussi sinon plus savants que lui ! Le Docteur Octopus n’est peut-être qu’un reflet déformé de ce qu’aurait pu devenir Peter Parker s’il n’avait pas choisi le Bien.

Cette perspective est d’autant plus à questionner lorsque les aventures de Spider-Man sur leurs différents supports font du Docteur Otto Octavius un modèle de recherches scientifique, voire même une figure de père de substitution pour Peter Parker. À cet égard, le film Spider-Man 2 de Sam Raimi (2004) est tout à fait significatif[10]. Pendant toute la première partie, le Docteur Otto Octavius est présenté comme un positiviste convaincu, pour qui la science peut non seulement sauver le monde mais aussi l’améliorer durablement. Il encourage Peter Parker, perçu alors comme un disciple, à utiliser ses connaissances scientifiques au service du monde. L’accident qui va engendrer le Docteur Octopus va aussi tuer son épouse, le bloquer dans son exosquelette tentaculaire, détruire le laboratoire, réduire à néant ses recherches et enfin livrer son esprit en pâture à ses tentacules. Autrement dit : le Docteur Octavius devient un savant fou que Spider-Man doit stopper, mais il est aussi présenté comme une victime de tragédie, qui a tout perdu au nom de son idéal scientifique. C’est pour cela que le super-vilain accomplira sous l’impulsion de son élève Peter Parker l’acte de rédemption final, se sacrifiant pour sauver la ville menacée par une réaction en chaîne qu’il a lui-même déclenchée. C’est en somme une autre version du monstre de Frankenstein, ici à la fois créateur et créature, qui décide de s’immoler en figure de martyr.

Le savant fou et la recherche comme augmentation et amélioration perpétuelles se retrouve aussi chez le Lézard, autre adversaire de Spider-Man, crée par Stan Lee et Steve Dikto dans The Amazing Spider-Man # 6 en novembre 1963. Le Docteur Curtis Connors met un point un sérum à base d’ADN de lézard pour faire repousser le bras qu’il a perdu. Cependant le produit le transforme totalement en homme-lézard, régressant au stade de reptile agressif doté d’une force surhumaine. C’est donc une autre figure de prédation qui se présente, souvent souterraine, voire frayant dans égouts – peut-être en citation de la légende urbaine qui prétendait que des crocodiles se trouvaient dans les égouts de New-York ? Bien souvent dans ses représentations, le Lézard a gardé de Connors sa blouse blanche, comme un rappel de la frontière scientifique et bestiale qui construit se personnage. Il est aussi un autre modèle scientifique et paternel pour Peter Parker. 

C’est encore une fois dans son apparition la plus récente en jeu-vidéo, dans Marvel’s Spider-Man 2 que le personnage montre la variété de ses impacts sur l’imaginaire collectif contemporain. Dans cette nouvelle version, le Docteur Connors une fois transformé perd sa blouse blanche et se retrouve mis à nu, nanti d’une impressionnante musculature. Il est physiquement représenté à mi-chemin entre le Lézard géant (et bipède) et le dinosaure. Il traque Spider-Man et son joueur aussi bien sous l’eau que sur les immeubles de New-York qui se retrouvent bien évidemment ravagés. Difficile avec de telles caractéristiques de ne pas penser aux kaijus japonais et au plus célèbre d’entre eux : Godzilla ! ou plutôt de son nom d’origine Godjira, que l’on peut traduire par « gorille-baleine », autre fusion hybride des plus énormes créatures terrestre et marines.[11]

Ainsi que l’a rappelé Anne-Elizabeth Halpern (2022), le gigantisme presque invincible de la créature est aussi bien un rappel de l’horreur nucléaire vécue par le Japon qu’un « basculement post-moderne ».[12] Rien ne résiste à sa puissance de destruction, encore moins les constructions humaines. Ses résurgences successives ne sont plus seulement un rappel de la catastrophe nucléaire, mais aussi une peur des conflits mondiaux les plus modernes. Ce qui se joue contre le Lézard sous cette forme très contemporaine dans Marvel’s Spider-Man 2 est bien un duel de monstres, en conflit, destructeurs…d’autant plus qu’à ce moment-là du jeu, Spider-Man lui-même porte sa tenue noire de symbiose qui commence largement à exploiter sa rage au combat. À eux deux, ils pourraient donc détruire New-York, dans la plus totale impuissance de ses habitants, pris dans cette guerre et dans cette chasse entre prédateurs se renvoyant la balle.    

Au chapitre des monstres schizoïdes, il en est au moins un autre qui va beaucoup inquiéter Spider-Man au cours de sa longue carrière et le pousser à se dépasser.            

 Le Green Goblin : substrat de monstre mythique et déterminisme familial

Le « Green Goblin » est une fois encore issu de l’imagination très prolifique de Stan Lee et Steve Dikto et apparait pour la première fois dans The Amazing Spider-Man # 14 publié en juillet 1963. Décidément on peut noter que cette décennie constitue un âge d’or des monstres pour la maison Marvel. Dans ce premier récit, le Goblin cherche à défier Spider-Man dans le but que l’on réalise un film montrant la défaite du grand héros de New-York. Il ressemble effectivement à son totem, un Gobelin vert, et semble partager avec le Joker de D.C Comics cette propension à vouloir crever l’écran, à briller par son extravagance et ses mauvaises farces de trickster.

On s’étonnera peut-être que ce monstre soit le seul de notre galerie dont on ne privilégie pas la traduction française concernant son nom. La justification de ce choix tient dans l’argumentation de Jérôme Dorvidal (2003) :

Parmi les créatures reproduites à l’identique, citons le cas du Gobelin, l’une de ces entités de la forêt communes dans l’univers des légendes germaniques qui reparaît sous l’appellation Green Goblin dans Amazing Spider-Man 14. L’adaptation française n’évoque pas vraiment cette ascendance en le nommant malhabilement le Bouffon vert, une dénomination qui nous inciterait plutôt à répertorier, à tort, ce personnage dans la catégorie des pitres ridicules[13].

Il est exact que ce Bouffon Vert, dans son tout premier costume violet surmonté d’un bonnet, rappelle en effet une figure assez proche du Carnaval. Pourtant en effet, à l’instar du Joker en faire un simple pitre cherchant à amuser la galerie constituerait un faux sens. Le Green Goblin est dangereux, destructeur, juché sur un planeur mécanique à la forte puissance de feu. La méchanceté de cette créature et son nom original permettent effectivement d’attester des origines folkloriques, mythiques de ce monstre avec le modèle des gobelins de l’imaginaire germanique. Ces petits êtres ont eu de grands représentants, ne serait-ce que dans les imaginaires de fantasy et les jeux de rôles papiers ou vidéos où ils sont une race à part entière. On peut alors compter au nombre de leur porte étendards post-modernes ce super-vilain manipulateur, mauvais plaisantin et avide qu’est ce Bouffon/Green Gobelin.

Comme souvent, cet antagoniste aura de nombreuses itérations par la suite et son histoire sera étayée au fil des épisodes, des supports, des rencontres avec Spider-Man. Aujourd’hui, on retient le plus souvent que le Green Goblin n’est autre que Norman Osborn, riche industriel transformé par un procédé qui visait à augmenter les capacités physiques et mentales. La particularité de sa méchanceté et de sa folie est qu’elles seront transmises comme une malédiction et une maladie familiales à son fils, Harry Osborn. Bien avant d’être Venom dans un jeu-vidéo, l’ami d’enfance de Peter Parker est avant tout le Green Goblin Jr. On retrouve ensuite un schéma très classique : une figure paternelle de substitution, une de plus parmi celles que se cherche Peter Parker, et un monstre terrifiant et bestial que Spider-Man va devoir stopper dans des batailles au sein de la jungle urbaine. Une fois encore, on retrouve l’idée d’une science défaillante, de protocoles de recherches insuffisants qui conduisent à de véritables catastrophes. C’est d’ailleurs le propos et l’origin story racontée dans le premier film Spider-Man de Sam Raimi.

Le Green Goblin a également une particularité notable qui aura marquée au fer rouge l’histoire de Spider-Man et de Peter Parker. Non seulement il apprend l’identité secrète du jeune homme, mais aussi et surtout il tue Gwen Stacy, l’une de ses petites amies emblématiques. Malgré tous les pouvoirs de notre surhomme mutant, la jeune fille ne peut être sauvée et chute du pont de Brooklyn, jetée par son ravisseur, le Goblin. Très marquant pour son époque, constituant un véritable tournant moral et traumatique dans la carrière de Spider-Man et la vie intime de Peter Parker, ce récit de The Amazing Spider-Man # 121-122 est publié par Gerry Conway en mars et avril 1973. Pour renforcer la tension dramatique pour le lecteur, le titre du récit n’est révélée que sur la dernière planche : « The Night Gwen Stacy Died ».  

Le Green Goblin est donc l’un des monstres antagonistes de Spider-Man qui confronte notre super-héros a un échec cuisant, dramatique et durable, qui continue d’être rappelé périodiquement dans les comics et adaptations actuelles. De plus ce super-vilain trouve aussi son intérêt dans la question de la filiation, dés lors que son fils Harry hérite de son père jusque dans ses traumatismes. D’ailleurs l’épilogue du jeu Marvel’s Spider-Man 2 laisse très clairement supposer que le Green Goblin comme sa descendance seront peut-être de retour dans un prochain opus.

La liste des monstres affrontés par Spider-Man est encore bien longue et l’on ne saurait prétendre être exhaustifs. Encore moins si l’on voulait considérer toutes leurs adaptations en dehors des cases de comic books. Ce foisonnement monstrueux tend à prouver deux choses. Que Spider-Man est surtout défini par les monstres qu’il affronte, parfois comme un miroir de sa propre mutation ; et dont les conséquences rejaillissent systématiquement sur la vie de Peter Parker. Également que dans le défilé de ces créatures, on retrouve énormément d’hybridations hommes-bêtes. Sans doute pour nous rappeler qu’entre morale et brutalité, les nuances sont minces au cours de l’Histoire et de ses peurs collectives. Les peurs en question sont nucléaires, chimiques, technologiques ; et la plupart du temps Spider-Man affronte ce qu’il est lui-même : des accidents scientifiques, des erreurs de calculs, des victimes, des chercheurs trop imbus d’eux-mêmes. Ou encore des prédateurs au sens strict du terme qui font de New-York un champ de bataille de jungle urbaine. Une sorte de guerre perpétuelle pour élire un Roi des Monstres dont le titre serait toujours menacé, disputé. On peut à cet égard rappeler que parmi d’autres antagonistes, Spider-Man affronte aussi un Scorpion, un Rhino, un Vautour…et même Kraven, un Chasseur qui au sens littéral recherche des trophées de safari au New-York pour éprouver sa force dans le règne animal. Au point d’ailleurs qu’il devient parfois lui-même une proie. La raison d’être de Spider-Man, c’est peut-être finalement de faire que sa jungle de béton ne reçoive pas la pichenette qui la ferait définitivement tomber aux mains d’un Cirque de Monstres….dont il ferait lui-même partie.            


[1]Marvel’s Spider-Man 2, Insomniac Games (dev.), Sony Interactive Entertainment (éd.), Playstation 5, 2023.

[2]Jonathan Remoiville, Qui est le tisseur ? L’extraordinaire Peter Parker, Third Editions, 2019, p.30.

[3]Dans les très nombreuses aventures de Spider-Man qui suivront et se perpétuent encore aujourd’hui au gré des nombreuses continuités, reboot et autres terres parallèles, Venom a eu d’autres hôtes et on dénombre au moins une douzaine de symbiotes qui ont fusionné avec différents personnages. On peut dire que ces créatures ont eu…une vie propre !

[4]À titre d’exemple : pour assimiler et digérer la cellulose du bois dont ils se nourrissent, les termites font appel à un symbiote, le Trichonympha, situé dans le tube digestif de ces insectes, capable d’assumer cette fonction 

[5]Thierry Hoquet, Les Presque-Humains : Mutants, Cyborgs, Robots, Zombies…et nous, Editions du Seuil, 2021, p.253.

[6]Un motif d’ailleurs cité dans le comic book et souvent repris dans les résurgences de cet épisode et ses déclinaisons sur différents supports. Eddie Brock est en train de prier Dieu dans une église de le prendre en miséricorde et de détruire Peter Parker, lorsque la créature, comme une réponse de l’Enfer, tombe sur lui et le submerge depuis le clocher.

[7]Un épisode intermédiaire (Spider-Man : Miles Morales) centré sur Miles Morales et la découverte de ses propres pouvoirs fait le lien entre les deux scénarios, développé par le même studio en 2020.

[8]Stan Lee se complaisait pleinement – de son propre aveu – dans le fantasme scientifique, puisque les rayons gammas sont tout à fait identifiables en physique, mais ne sont rien d’autres que des rayonnements haute fréquence de photons (donc des particules de lumières et d’énergie) à ondes courtes.

[9]Elaine Després, « Sympathie pour les savants fous télévisuels. Stéréotypie, pathos et anarchisme », 2016 [En ligne] http://popenstock.ca/dossier/article/sympathie-pour-les-savants-fous-t%C3%A9l%C3%A9visuels-st%C3%A9r%C3%A9otypie-pathos-et-anarchisme (consulté le 1/02/2024).

[10]Sam Raimi, Spider-Man 2, Marvel Entertainement, Laura Ziskin Production & Columbia Pictures, 2004, 127 min.

[11]Pour une histoire de l’âge d’or de cette thématique dans l’imaginaire populaire et son exploitation en occident, on pourra consulter l’immense somme de documentation proposée par Fabien Mauro, Kaijū, envahisseurs et apocalypse : L’âge d’or de la science-fiction japonaise, Ardvark Editions, 2023.

[12]Anne-Elizabeth Halpern, « Godzilla, monstre préhistorique de la post-modernité atomique », 2022 [En ligne] https://www.youtube.com/watch?v=g209_sl8qZk (consulté le 1/02/2024).

[13]Jérôme Dorvidal, « Super-héros des comic books américains », dans P. Brunel et J. Vion-Dury (dir.), Encyclopédie des mythes du fantastique, Limoges, Pulim, 2003, p. 253-259.

Pour citer

Pelissier, Clément (2025). « Dans la jungle de béton ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/dans-la-jungle-de-beton], consulté le 2026-02-03.

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