Dès le premier épisode et pour toute la durée de ses sept saisons, une des marques de fabrique de la série télévisée Buffy the Vampire Slayer (BtVS) est l’usage constant de références à la culture populaire par les différents personnages. Ainsi, par les références culturelles qu’elle réexploite, la série se réapproprie continuellement la culture qui la produit, et peut être vue comme un exemple frappant de l’auto-référentialité postmoderne de la culture populaire [1]. Cette propension aux références pop se voit d’ailleurs cristallisée à travers certains personnages, présentés comme des geeks. C’est particulièrement le cas d’Andrew Wells, un personnage qui apparaît lors de la sixième saison et qui amène dans la série la représentation d’un phénomène important de la culture populaire : la culture des fans. En effet, nous postulons que la construction d’Andrew dans la septième saison peut être analysée comme une représentation métadiscursive de la communauté de fan de BtVS au sein même de la série, et que cette représentation permet de dégager un certain parti-pris des créateurs de la série vis-à-vis des fans. Pour explorer cette hypothèse, nous nous concentrerons sur le seizième épisode de la saison 7, « Storyteller », qui est entièrement construit autour d’Andrew et qui donne à voir de manière amplifiée la plupart des enjeux liés au personnage. On verra notamment comment, dans cet épisode, Wells incarne des caractéristiques et des comportements propres à la culture fan telle que décrite par différents auteurs, tant de façon spécifique au fandom de BtVS que de façon générale, pour finalement tenter de mettre en lumière le propos de la série concernant le public des fans.
Le personnage d’Andrew Wells apparaît d’abord dans la sixième saison de BtVS en faisant partie du « Trio », un groupe d’aspirants vilains formé de lui, Warren Mears et Jonathan Levinson. Les trois jeunes hommes sont avant tout caractérisés par leur qualité de geeks, et pratiquement toutes leurs interactions laissent voir leurs connaissances anthologiques de la culture pop. Toutefois, avec la mort de Warren et de Jonathan respectivement à la fin de la saison 6 et au début de la saison 7, Andrew est le seul à se forger une place de personnage récurrent à long terme dans l’intrigue. Il reste ainsi une figure privilégiée pour étudier le rapport de la série à la culture populaire. Dans cet ordre d’idées, un essai de Ira et Anne Shull avance que ce personnage peut être compris comme « part cultural satire, part representation of adolescent gullibility [2] » face à la culture populaire et aux tendances marketing. À travers lui, les auteurs de la série offriraient donc une mise en garde contre la consommation irréfléchie des médias de masse [3]. Sans nier les points apportés par les Shull, il nous semble qu’une observation légèrement différente, recentrée sur l’agentivité d’Andrew, fait plutôt voir en lui une représentation du public fan de la série.
Plongeons-nous dans l’épisode « Storyteller », dont la prémisse narrative permet un discours intradiégétique sur le public réel de fans. Sa prémisse est la suivante : Andrew, se saisissant d’une caméra, entreprend de filmer Buffy et ses compagnons pour raconter leur histoire et leur combat contre les forces du mal. Ce faisant, le projet d’Andrew crée et contient, de manière métadiégétique, un reflet de la série réelle BtVS. En effet, dans son « documentaire », sa manière de présenter les évènements et les personnes qui l’entourent est fictionnalisante. Il justifie par exemple sa démarche ainsi : « The world’s gonna wanna know about Buffy. It’s a story of ultimate triumph tinged with the bitterness for what’s been lost in the struggle. It’s a legacy for future generations. » Pour les spectateurs, cela fait écho à l’univers de fiction qu’est BtVS. De la même manière, au sein de son film, les individus qu’il côtoie (tout comme lui-même) sont soudain présentés comme des personnages, en termes d’arcs narratifs. Le fait même qu’il utilise le médium de la vidéo amène littéralement l’écran méta qui accueille les scènes de l’épisode. On le voit particulièrement lorsqu’Andrew réécoute la scène de dialogue entre Xander et Anya sur l’écran de sa caméra. L’écran intradiégétique et l’écran à travers lequel le spectateur regarde l’épisode se confondent. Tout ceci nous permet d’affirmer que « Storyteller » offre une représentation de la série Buffy dans l’univers fictionnel. Or, c’est bien parce que BtVS y existe que ses spectateurs et ses fans peuvent aussi y être représentés, dans ce cas à travers la figure de Wells.
En effet, au-delà du fait qu’il est lui-même le premier spectateur de son entreprise vidéodocumentaire, Andrew se présente comme ayant une connaissance étendue tant des intrigues de la série que des informations encyclopédiques liées à l’univers. Il est aussi la référence pour accéder à ces connaissances. Ainsi, il peut introduire les non-initiés à certaines intrigues entre personnages, comme il le fait en résumant la relation de Willow et Kennedy: « Kennedy pursued the reluctant Willow and won her heart, only to find herself frightened when she glimpsed the darkness that still lies within the witch’s mind. » Un peu plus tard, il se filme en train de faire un exposé des éléments principaux de l’intrigue de la saison et de l’univers. De manière plus sérieuse, les personnages doivent faire appel à lui pour des connaissances ultra-spécifiques, dans ce cas-ci la connaissance de la langue démoniaque Tuwarik, voire proto-Tuwarik. Il possède même des savoirs extradiégétiques appartenant aux spectateurs de BtVS. Quand il fait référence à « Dark Willow », par exemple, il utilise une dénomination créée par le public de la série. Cette érudition de sa part renvoie bien sûr à la minutie du fan qui sonde l’univers de l’œuvre aimée : « L’enjeu est de rendre absolument transparentes les règles de l’univers afin d’en comprendre absolument les personnages et d’expurger tout arbitraire de l’œuvre [4]. » Ironiquement, cette connaissance approfondie d’un univers permet également au fan d’être critique de l’œuvre qui le contient, d’en relever les défauts et les incohérences [5]. Cette capacité critique, Andrew en fait bel et bien preuve, de manière comique, en interrogeant notamment le fait que les vampires puissent apparaître en vidéo, ou encore en faisant remarquer que les Bringers sont « very mobile for blind people. »
Enfin, Wells agit comme un miroir de l’audience dans la mesure où il en rejoue les réactions. D’une part, il reconduit certaines critiques du public de la série vis-à-vis d’arcs narratifs. Le moment de l’entrevue d’Anya et Xander est particulièrement intéressant à ce sujet. En effet, l’arc de rupture entre ces deux personnages n’avait pas été particulièrement apprécié du public. C’est précisément sur ce sujet qu’Andrew les interroge :
Andrew: I understand that exactly one year ago today, you left Anya at the altar. Any comment on that? […] I just think people will be interested.
Xander: I’ve apologized enough. That’s what I have to say.
Andrew: But you think it was something that called for an apology?
Xander: Well, yes.
Andrew: So, you don’t think it was the right thing to do.
À ce moment-là, Wells agit comme un porte-parole des spectateurs, demandant une explication ou une excuse aux créateurs de la série par rapport à un arc jugé décevant. C’est alors une occasion pour ces derniers d’entrer en dialogue avec leurs fans et de se justifier à travers la voix de Xander, qui explique qu’au contraire, il pense toujours avoir pris la bonne décision. D’autre part, les éléments qu’Andrew inclue ou laisse de côté dans son film reconduisent les intérêts et désintérêts des spectateurs. Quand Buffy se met à discourir sur la guerre qui les attend, ce qu’elle a déjà fait plusieurs fois au cours de la saison, Andrew s’éclipse : « Honestly gentle viewers, these motivating speeches of hers tend to get a little long. » Il propose alors une identification directe au spectateur, laissant entendre qu’il aurait assisté aux mêmes scènes que ce dernier. De la même manière, il se désintéresse des personnages auxquels le public est moins attaché. La jeune « Potential » Amanda se voit ainsi refusée son introduction au documentaire. À l’inverse, il souligne de manière exagérée les éléments de romance entre certains personnages. Effectivement, les relations amoureuses entre personnages ont toujours beaucoup capté l’attention des fans de BtVS. Une grande partie de leur activité et de leur engagement se cristallise ainsi autour de certains « ships », le plus populaire étant celui entre Buffy et Spike [6]. Andrew s’inscrit justement comme un membre des « Spuffies » (le terme associé aux fans de la relation Spike/Buffy) quand, en introduisant les deux personnages, il donne à voir une version totalement romancée et sensualisée de leur relation.
En plus de renvoyer spécifiquement l’image du spectateur de BtVS, la figure d’Andrew Wells incarne des caractéristiques du fan et du phénomène de fandom au sens large. D’abord, le personnage met en scène la culture participative des fans et leur engagement créatif. Au sens de Mary Kirby-Diaz, il représente donc la dimension « story-oriented » des fans :
Story-oriented fans are producers of culture, producing transformative art primarily in the form of fanfiction and fanvids. Story-oriented fans are transformative artists who view the series’ scripts as raw resources to shape to their liking. They seem to have a singular ability to play with plotlines, relationships and characters. They are eager to rework the story, the characters and especially the relationships, to their preferences [7].
Dans « Storyteller », il est vrai qu’Andrew personnifie cette idée. À travers les dessins de son exposé, il nous fait voir une forme de fan art ; son utilisation de la caméra évoque la tendance plus récente de production fan de films et vidéo amateurs [8]. Mais bien sûr, ce qu’Andrew représente d’abord et avant tout, c’est la pratique de la fanfiction. En effet, le temps d’un épisode, Wells est un fan qui s’approprie la narration de l’univers, pouvant alors se permettre de jouer avec le matériel fictionnel original et de le reconfigurer inlassablement, à son bon vouloir. Il réinvente notamment des scènes de la saison précédente en montrant son personnage comme le génie criminel derrière le Trio ou encore comme un puissant sorcier ayant tenu tête à Dark Willow. Dans le cas de la scène du meurtre de Jonathan, il nous proposera jusqu’à trois versions différentes des évènements. À chaque fois, Andrew est le seul maître de ce qu’il raconte, à la fois narrateur et réalisateur de sa création. Cette liberté dont il fait preuve, et qui lui permet justement de s’affranchir du canon des évènements, retransmet l’idée que le « droit de participation à la culture est une liberté que les fans se donnent à eux-mêmes [9]. » La fanfiction, par exemple, n’est pas régie ou accordée par les créateurs, ce qui ne l’empêche pas de proliférer. Du côté d’Andrew, on voit que même les figures d’autorité qui remettent en question son entreprise (Anya, Buffy, etc.) n’arrivent jamais à l’arrêter.Toutefois, il ne faut pas s’y tromper : les fanfictions d’Andrew, comme celles des fans réels, n’ont finalement pas d’impact sur la diégèse, et l’épisode le montre bien. Ce qui en reste, c’est plutôt l’acte même de l’interaction avec l’univers et de la participation à une culture fan, « made up through creative self-expression as well as communal activities[10]. »
Le rapport à la communauté est en effet un autre élément très important de la culture fan. Comme le décrit Henry Jenkins, l’expérience du fandom est par nature sociale et implique bien souvent de transformer une affection personnelle en interaction sociale : « One becomes a “fan” not by being a regular viewer of a particular program but by translating that viewing into some kind of cultural activity, by sharing feelings and thoughts about the program content with friends, by joining a “community” of other fans who share common interests[11]. » Comment cette idée se présente-t-elle, lorsqu’on parle d’Andrew? En effet, on ne le voit pas vraiment évoluer dans une communauté de fan, à moins de considérer ses deux amis de la saison 6 comme tels. Par contre, ce qu’on voyait déjà dans la dynamique du Trio et qui continue d’être vrai, c’est que ce personnage est profondément marqué par son désir d’appartenir et d’être reconnu comme membre d’un groupe. Ce qu’il entreprend, ainsi que sa façon de se définir lui-même, tend toujours à cet objectif, quitte à le rendre influençable. Dans « Storyteller », Andrew n’entreprend pas son documentaire que pour son plaisir personnel ; il le fait pour trouver une forme d’utilité et de participation à la « Scooby gang » de Buffy, et ultimement y appartenir. En cela, il est comme le fan qui participe activement à la communauté d’un fandom pour s’y intégrer. Il ne faut pas non plus oublier que, à travers sa pratique de la fanfiction, il s’insère dans la pratique réelle toujours vivante de la fanfiction des fans de BtVS, et que partager de la fanfiction est toujours une façon d’élargir et d’approfondir un fandom[12]. Il nous semble aussi intéressant de relever l’identité queer d’Andrew, et en quoi celle-ci l’associe à une certaine culture et communauté fan. Évidemment, l’identité sexuelle n’est pas un critère définitif ou caractéristique du fan. Cela n’empêche pas toutefois, comme en parle Jenkins dans son texte « Out of the Closet and into the Universe. Queers and Star Trek »[13], que les communautés queers ont souvent fait preuve d’un engagement très actif, voire militant, dans les fandoms. Les créateurs de BtVS ne pouvaient d’ailleurs pas ignorer que ce fait s’appliquait à leurs fans, la série étant pionnière dans la représentation de relations homosexuelles à la télévision. En ce sens, l’homosexualité d’Andrew, qui, si elle n’est pas encore explicitement affichée, est soulignée à plusieurs reprises dans « Storyteller », fait écho à une certaine partie des fans de la série et à leur désir de représentation. Le moment, par exemple, où il projette une attirance entre Spike et Robin est particulièrement intéressant : « Check out Spike and the principal. There’s something going on there…sexual tension you could cut with a knife. » Cette attirance imaginée, en plus d’être significative de l’identité sexuelle d’Andrew, rappelle les fanfictions très répandues dites « slash » mettant en scène des relations romantiques et/ou sexuelles entre des personnages fictionnels du même sexe, souvent des hommes[14].
Nous avons pu voir jusqu’à présent en quoi le personnage d’Andrew Wells pouvait offrir une représentation des fans et des spectateurs de BtVS. La question est maintenant de savoir : que fait la série de cette représentation ? Au premier abord, certains éléments de la série et de l’épisode « Storyteller », ainsi que certaines facettes du personnage d’Andrew, reconduisent le débat réel sur la valeur, la pertinence et la légitimité des pratiques et des comportements des fans. En effet, le phénomène du fandom et la figure du fan ont souvent faits l’objet de critiques et été associés à des connotations négatives :
fans are regularly thought of either as “obsessed loners” or as “members of a mob”, categories that reflect conceptions of the alienated individual and the irrational, easily manipulated crowd in the modern “mass society”. From the upper layers of the social hierarchy, then, the people who are fans of something or someone appear pathological, as irrational beings, potentially capable of monstrous behavior[15]
Les termes mêmes de « fan » et de leurs œuvres « cultes », « enmeshed in unintended connotations such as ‘religious fanaticism’ or ‘detachment from reality’[16] », ont pu contribuer à la vision du fandom comme une relation malsaine à un objet. D’un autre côté, les pratiques participatives de fan comme la fanfiction ont été, et sont toujours, des formes de création largement stigmatisées, considérées puériles ou tout simplement inutiles. Ces éléments de pensée, pour la plupart, apparaissent aussi dans la série. Par exemple, Buffy débat avec ses amis sur l’activité d’Andrew : « Buffy : Come on. No one else thinks this is idiotic? / Xander : Or is it important? I mean, Buff, I don’t get why this is bothering you so much. / Buffy : Because it’s a waste of time. » La fin de l’épisode continue d’appuyer cette critique à travers le personnage de Buffy, qui force Andrew à arrêter de raconter ses histoires pour se confronter à la réalité. À plusieurs reprises dans l’épisode, on laisse aussi entendre qu’Andrew ne survivra sûrement pas au final de la série, et que le fan serait donc éphémère et voué à mourir avec la fin de l’œuvre. D’un autre côté, le personnage a un parcours plus ou moins positif. Il se laisse entraîner à commettre de mauvaises actions par Warren dans la saison 6, puis se fait convaincre par le First Evil au début de la saison 7 d’assassiner Jonathan, son seul ami. On retrouve là l’imaginaire du fan irrationnel, facilement manipulable et potentiellement dangereux. En ce sens, il est compréhensible que des autrices comme Ira et Anne Shull voient d’abord en Andrew une satire et une critique de la jeunesse influençable créée par la consommation médiatique de masse. Cette façon de lire l’œuvre s’inscrit par ailleurs dans le cadre analytique et théorique des penseurs de l’École de Francfort, et il s’avère que la série représente effectivement, de façon méta, les critiques et préjugés courants associés aux fans de culture populaire.
Peut-on pour autant en conclure que l’attitude des créateurs de la série envers les fans soit négative ? Il ne faut pas oublier qu’Andrew se présente ultimement comme un personnage drôle, touchant et attachant, qui devient d’ailleurs un favori des fans au cours de la septième saison. Simplement, la série accepte et représente la complexité et les contradictions qui caractérisent la culture fan. Comme l’explique Matt Hills dans son ouvrage Fan cultures: « While simultaneously ‘resisting’ norms of capitalist society and its rapid turnover of novel commodities, fans are also implicated in these very economic and cultural processes[17]. » On ne peut donc pas considérer le fan sans considérer son identité de consommateur, mais l’y limiter est aussi réducteur. D’une part, contrairement aux attentes des industries, le dévouement des fans, ici de programmes télévisés, n’est pas éphémère, et ne s’évanouit pas avec la fin d’une série[18]. Ainsi, malgré les prédictions pessimistes à son sujet, Andrew survit à la bataille finale. D’autre part, son destin dans la série montre une forme de valorisation de l’engagement du fan. Même si certains personnages ont pu lui reprocher sa propension à raconter des histoires « fanfictionnalisées », on voit bien dans le dernier épisode, lorsqu’il réécrit l’histoire de la mort d’Anya pour la faire mourir en héroïne et apaiser la peine de Xander, que sa pratique est légitimée par la série. Ce qui est finalement mis de l’avant, c’est la similitude entre la pratique créatrice des fans et celle des créateurs. Tous sont des « storytellers » et racontent des histoires pour tenter de faire sens d’un univers. On sait d’ailleurs que les créateurs de BtVS, notamment Joss Whedon, étaient très proches de leurs fans et interagissaient avec eux par le biais de réseaux en ligne comme The Bronze. Whedon était conscient des pratiques participatives des fans, et leur reconnaissait ouvertement une part d’auctorialité dans l’univers[19]. Un autre élément sublimé à travers la figure d’Andrew est la puissance de l’investissement émotionnel des fans : « ‘feeling’ is essential to good storytelling. In fact, Buffy is about just that: emotions. ‘Emotional realism is the core of the show,’ said Whedon. ‘It’s the only thing I’m really interested in’[20]. » La plus grande qualité d’Andrew Wells, en ce sens, est la sincérité de son émotion. Quand il réécoute en boucle sur l’écran de sa caméra la scène de dialogue entre Xander et Anya, dans laquelle ceux-ci se confessent leur amour, son émotion est palpable. Il s’agissait d’un moment touchant, certes, mais qui se voit sublimé par l’émotion du spectateur. D’ailleurs, de manière assez poétique, l’intrigue de l’épisode « Storyteller » se conclut justement lorsque les larmes d’Andrew, en d’autres mots les larmes du fan, se révèlent salvatrices et permettent à Buffy de compléter sa mission. À comprendre que c’est dans l’émotion, peu importe la forme qu’elle prend, que le fan trouve sa valeur.
On ne s’étonne plus alors qu’Andrew Wells devienne, dans la dernière saison, un personnage si apprécié du public, qui lui pardonne rapidement les crimes qu’il a pu commettre par le passé. C’est que le spectateur de BtVS, et encore davantage le fan,se reconnaît en lui. Toute la construction du personnage, ses désirs, ses goûts, ses comportements, son rapport aux autres et au monde qui l’entoure contribuent à faire émerger une représentation méta de la culture fan et du fan de Buffy the Vampire Slayer au sein de l’univers fictionnel. Ce faisant, la série s’empare de la logique postmoderne qui lui était déjà familière tout en donnant l’occasion pour les créateurs de la série de proposer une vision du fan qui, sans les ignorer, transcende les stéréotypes du « fanatique », obsédé ou maladif, et souligne plutôt ses qualités créatives et émotionnelles. Il est par ailleurs intéressant de constater que, si Andrew en est la représentation la plus aboutie, il n’est pas la première figure de méta-fan dans l’univers de BtVS. Jonathan Levinson est aussi un personnage caractérisé comme geek qui, dans l’épisode « Superstar » de la quatrième saison, propose une forme « fanfictionnalisée » du récit de Buffy, dans laquelle il est le protagoniste et le héros. Cet épisode mériterait définitivement une exploration plus approfondie pour compléter le tableau des représentations méta de la fanfiction au sein de la série, surtout considérant le fait que Jonathan, contrairement à Andrew, restera toujours exclu du groupe des autres personnages.
[1] Richard Mèmeteau, Pop culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, Paris, La Découverte, coll. « Poche / Essais », 2019, p. 5-25, p. 256-263.
[2] Ira Shul, et Anne Shull, « The Candide of Sunnydale: Andrew Wells as Satire of Pop Culture and Marketing Trends », dans Lynne Y. Edwards, Elizabeth L. Rambo et James B. South (dir.), Buffy Goes Dark. Essays on the final two seasons of Buffy the vampire slayer on television, Jefferson, McFarland & Company, 2009, p. 79.
[3] Ibid., p. 76.
[4] Richard Mèmeteau, op. cit., p. 252.
[5] Ibid., p. 250, 251, 253.
[6] Mary Kirby-Diaz, « Ficcers and ‘Shippers. A Love Story », dans Jennifer K. Stuller (dir.), Buffy the vampire slayer, Bristol, Intellect Books, coll. « Fan phenomena », 2013, p. 42-43.
[7] Ibid., p. 39.
[8] Henry Jenkins, Fans, bloggers, and gamers. Exploring participatory culture, New York, New York University Press, 2006, p. 144.
[9] Richard Mèmeteau, op. cit., p. 255.
[10] Matt Hills, Fan cultures, London, Routledge, 2002, p. 17.
[11] Henry Jenkins, op. cit., p. 41.
[12] Mary Kirby-Diaz, op. cit., p. 42.
[13] Henry Jenkins, op. cit., p. 89-112.
[14] Henry Jenkins, « Normal Female Interest in Men Bonking », op. cit., p. 61-88.
[15] Jostein Gripsrud, « Fans, viewers and television theory », dans Philippe Le Guern (dir.), Les cultes médiatiques, culture fan et œuvres cultes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 114.
[16] Matt Hills, op. cit., p. 96.
[17] Matt Hills, op. cit., p. 5.
[18] Ibid., p. 4.
[19] McCormick, Casey J., « Active fandom. Labor and love in the Whedonverse », dans Paul Booth (dir.), A companion to media fandom and fan studies, Hoboken, Wiley Blackwell, coll. « companions to cultural studies », 2018, p. 371.
[20] Tanya R. Cochran, « ‘Let’s watch a girl’: Whedon, Buffy and Fans in action », dans Jennifer K. Stuller (dir.), Buffy the vampire slayer, Bristol, Intellect Books, coll. « Fan phenomena », 2013, p. 30.
Cochran, Tanya R., « ‘Let’s watch a girl’: Whedon, Buffy and Fans in action », dans Jennifer K. Stuller (dir.), Buffy the vampire slayer, Bristol, Intellect Books, coll. « Fan phenomena », 2013, p. 30.
Gripsrud, Jostein, « Fans, viewers and television theory », dans Philippe Le Guern (dir.), Les cultes médiatiques, culture fan et œuvres cultes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 113-131.
Hills, Matt, Fan cultures, London, Routledge, 2002, 237 p.
Jenkins, Henry, Fans, bloggers, and gamers. Exploring participatory culture, New York, New York University Press, 2006, 279 p.
Kirby-Diaz, Mary, « Ficcers and ‘Shippers. A Love Story », dans Jennifer K. Stuller (dir.), Buffy the vampire slayer, Bristol, Intellect Books, coll. « Fan phenomena », 2013, p. 39-51.
McCormick, Casey J., « Active fandom. Labor and love in the Whedonverse », dans Paul Booth (dir.), A companion to media fandom and fan studies, Hoboken, Wiley Blackwell, coll. « companions to cultural studies », 2018, p. 369-384.
Mèmeteau, Richard, Pop culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, Paris, La Découverte, coll. « Poche / Essais », 2019, 318 p.
Shull, Ira et Anne Shull, « The Candide of Sunnydale: Andrew Wells as Satire of Pop Culture and Marketing Trends », dans Lynne Y. Edwards, Elizabeth L. Rambo et James B. South (dir.), Buffy Goes Dark. Essays on the final two seasons of Buffy the vampire slayer on television, Jefferson, McFarland & Company, 2009, p. 75-82.
Bender, Ludovique (2025). « ANDREW WELLS, « STORYTELLER » ET MÉTA-FAN ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/andrew-wells-storyteller-et-meta-fan], consulté le 2025-04-03.