« It’s a little crude, I’ll admit. The base violence necessary for change. But we both know topside won’t listen to anything else ». La série Arcane présente en effet de nombreux mécanismes de domination et d’aliénation, organisés en un système fermement solidaire. La libération, d’après le personnage de Silco, à l’origine de cette citation, dans l’épisode 3 de la saison 1, ne peut se produire qu’à travers une révolte violente, en combattant l’oppression par le sang. Le risque devient alors de se perdre dans une nouvelle forme d’aliénation par la violence organisée et massive, en perdant l’objectif de l’émancipation d’une population opprimée. Et c’est en réalité précisément ce qui arrive au personnage de Silco. Arcane est une série animée co-réalisée par Riot Games et le studio français Fortiche, dont la première saison sort en 2021 et la seconde en 2024. Inspirée du jeu vidéo League of Legends, la série parvient à y puiser ses inspirations et les prototypes de ses personnages, tout en s’en émancipant de façon à devenir un média à la structure et au scénario indépendants. Nous nous intéresserons ici, en convoquant les réflexions d’auteurs comme Foucault, Deleuze, Guattari, Beauvoir ou encore Despentes, à la façon dont les carrés sémantiques « séduction, réification, aliénation, domination » et « déconstruction, émancipation, libération, révolution » se complètent et donnent lieu à des dynamiques complexes, de façon à produire une série au sous-texte hautement politique. Dans un premier temps, la représentation des macro-oppressions diverses dans la série occupera notre réflexion, aux niveaux social, économique et sexuel/genré. Il sera ensuite question de traiter de l’utopie de la libération et de « la violence crasse nécessaire au changement », mais surtout de son lien étroit avec la destruction massive des personnes, des environnements et des sociétés. Enfin, c’est vers un niveau méta-audiovisuel que notre étude se tournera, de façon à montrer les manques dans la composition de la série, son écriture et sa promotion médiatique.
REPRÉSENTER DES OPPRESSIONS MULTIPLES
Les mécanismes de réification : identités figées ?
Arcane met en scène une diversité de personnages dont les destinées sont en grande partie déterminées par l’arrière- plan politique et social du scénario. On définira la diversité comme un « ensemble de personnes qui diffèrent les uns des autres par leur origine géographique, socio-culturelle ou religieuse, leur âge, leur sexe, leur orientation sexuelle, etc. » [1] En ce sens, donc, les personnages sur lesquels est centrée l’intrigue entretiennent tous un certain nombre de spécificités qui permettent de souligner leur individualité et leur unicité au sein du monde dans lequel ils évoluent.
On remarque des personnages queer (Vi, Caitlyn) ou queer-coded (Sevika, Lest), des personnages d’ethnicités variées (Viktor, Mel, Sevika), d’âges très différents – d’autant plus que la série suit les protagonistes à différents moments de leur vie – et bien d’autres manifestations de la diversité. Toutefois, on peut remarquer que l’origine socio-culturelle des personnages n’est envisagée qu’à travers une dichotomie : celle de l’opposition entre Piltover et Zaun. Piltover, appelée « topside » par les habitants de Zaun (aussi appelée « undercity »), est une ville prospère qui s’enrichit grâce aux progrès technologiques, mais aussi et surtout grâce à l’exploitation des ouvriers de l’undercity dans les mines de matières premières. Zaun est une partie de la ville, une « banlieue », un « bidonville » dont la riche société de Piltover se plaint : criminalité, insalubrité, violence, révoltes – sans pour autant chercher à remédier à ces problèmes sociaux, bien que le Conseil de Piltover détienne le pouvoir politique de cette partie de la ville également. Zaun est envisagée presque comme une zone de non-droit (nous disons « presque », parce que les forces armées de la ville parviennent tout de même à s’y introduire au moyen de la violence, ce sur quoi nous reviendrons plus tard). Les surnoms attribués aux deux toponymes sont par ailleurs tout à fait révélateurs de l’opposition figée qui règne entre l’élite, détenant le pouvoir politique, le progrès scientifique et la stabilité économique, et les opprimés sur lesquels se construit cette prospérité. Piltover, « topside » (littéralement, « le dessus ») s’impose comme une instance supérieure à Zaun, « l’undercity », la « ville d’en bas », figurant textuellement la domination de l’une sur l’autre, son joug, son oppression. Cet aspect textuel est d’autant plus révélateur que là où, dans le jeu League of Legends sur lequel la série est fondée, Zaun est le souterrain de Piltover, dans la série Arcane, les deux villes ennemies sont simplement séparées par un cours d’eau, comme le montre la comptine de Powder lors de la révolte. Les appellations ne décrivent plus alors une dichotomie géographique, mais une réelle domination. Ainsi, malgré la diversité des personnages, il arrive souvent que ceux-ci soient réduits à leur classe sociale, à leur origine ou à leur fonction par d’autres personnages. A l’évidence, le mouvement s’observe très majoritairement dans le sens d’une stigmatisation des Pilties envers les habitants de Zaun. Lorsque Jayce et Viktor, binôme de scientifiques de l’Académie de Piltover, se trouvent dans une impasse concernant leurs recherches sur la technologie révolutionnaire de Piltover, le Hextech, Viktor entreprend de chercher de l’aide auprès de son ancien mentor, Singed, savant fou de l’undercity. S’en suit alors une discussion témoignant des préjugés et stigmates de Jayce – devenu le « golden boy » de la ville – envers la population dont est issu son partenaire : « But you didn’t say they were from the Undercity? », ce à quoi Viktor répond sèchement « I’m from the undercity ». Jayce affirmera ainsi que ces personnes sont dangereuses. La réification des habitants de Zaun est donc un thème constant qui se manifeste à travers les opinons de plusieurs personnages, comme lorsque Caitlyn assène à Violet le coup final en lui affirmant qu’elle est comme « les autres » – sous-entendu, les autres Zaunites – et que ceux-ci sont « tous pareils ». Avant cela déjà, l’irruption des deux jeunes femmes chez les Kiramann donne lieu à une scène dont le comique est terni par l’amertume des mots de Cassandra Kiramann : « And… You found a stray ? – This is Vi. She’s from the Undercity. – So I see… » Mais il ne s’agit pas de la seule instance de réification des habitants de Zaun. En effet, c’est ici non plus par l’oppression simple que se produit le stigmate, mais par l’aliénation de la population, qui se voit offrir une solution à son malheur, pour n’y trouver qu’une domination bien plus insidieuse et destructrice. Baron de la drogue, parrain de la mafia et grand méchant de la saison 1, Silco met au point une drogue puissante et addictive, le Shimmer, qui attribue temporairement une force surhumaine à celui qui en consomme et le détruit, l’empoisonne et le mutile à long terme. Ainsi, Silco exploite, réifie et marchande les individus pour servir ses propres fins, transformant ses concitoyens en outils du progrès, du moins en apparence, mais surtout en outils de la violence.
Violences, aliénation, domination
Le Shimmer, parmi bien d’autres moyens de soumission, est ainsi utilisé comme instrument de contrôle et d’aliénation. Au-delà de cette corruption de Zaun introduite dans la vie des habitants par Silco et ses hommes de main, on observe à de nombreuses reprises le recours à la manipulation idéologique des habitants par les pouvoirs dominants de Piltover. Ses conseillers, en tant qu’élite déconnectée du peuple, de sa pauvreté et de sa réalité, font usage de tous les moyens possibles pour manipuler leurs concitoyens de Piltover mais aussi les Zaunites. Dans la saison 2, au terme d’affrontements violents entre les deux instances, le personnage d’Ambessa est introduit dans l’histoire. Dirigeante d’une cité voisine, Noxus, elle compte exploiter la technologie de pointe Hextech pour en faire une arme de destruction massive qui lui assure la supériorité militaire et politique sur ses adversaires. Cette arrivée marque les prémices d’un gouvernement autoritaire à la tête duquel Caitlyn sera nommée au moyen de l’invocation de la loi martiale – en d’autres termes, par le biais d’un coup d’état militaire. Ce tournant vers l’autoritarisme, rendu possible par l’oligarchie que constituait déjà le système politique de Piltover, est déclenché par Ambessa elle-même qui manipule Caitlyn en exacerbant son sentiment de deuil et de revanche envers Jinx — qui, à la fin de la saison 1, commet un attentat sur le Conseil, tuant par la même Cassandra Kiramann, sa mère. Le réel pouvoir est ainsi détenu par Ambessa elle-même, la plaçant à la tête d’une réelle hiérarchie des dominations et des dynamiques de pouvoir : Piltover est supérieur à Zaun, le Conseil est supérieur aux citoyens, l’armée domine le Conseil, et Caitlyn – à la tête de l’armée – est assujettie par Ambessa pour servir ses motivations guerrières et sanglantes. Elle utilise ainsi l’instabilité psychologique de la jeune femme afin de gagner sa confiance et mieux pouvoir l’instrumentaliser. Cela s’apparente ainsi à une situation de grooming, définie ainsi : « Grooming is when a person builds a relationship with a child, young person or an adult who’s at risk so they can abuse them and manipulate them into doing things. The abuse is usually sexual or financial, but it can also include other illegal acts ».
Il s’agit donc ici d’un climat qui utilise la vulnérabilité dans le cadre d’un abus de pouvoir, en l’occurrence non pas sexuel ou physique, mais plus largement politique. En ce qui concerne le grooming, on peut également évoquer la situation de Silco. En effet, il recueille Powder, devenue Jinx, à partir de l’épisode 3 de la saison 1, et l’élève comme sa propre fille. Toutefois, on remarque que les deux personnages entretiennent une relation étrange, qui met parfois le spectateur mal à l’aise. Il s’agit en vérité d’un climat incestuel. Il n’est pas question ici d’affirmer que Silco abuserait physiquement de sa fille adoptive, bien loin de là. Cependant, la relation qu’ils partagent est fondée sur une assimilation des deux personnages, décrits par Silco comme un « nous, contre le reste du monde », qui place Jinx non pas comme une enfant dont il faut prendre soin, mais comme une égale, comme une complice. Cette notion, introduite par le psychiatre et psychanalyste français Paul-Claude Racamier, désigne une forme de confusion dans rôles familiaux avec un brouillage des limites de la vie privée de chacun des membres concernés, plaçant notamment l’enfant dans le rôle de partenaire, de parent, ou de serviteur. « Par le climat incestuel qu’il établit, le parent incestuel tente de lutter contre la difficulté à faire face à des angoisses de perte. Il peut contribuer à éviter la séparation des membres de la famille (parents-enfants) ou des générations et à entretenir pour le parent un fantasme de prolongement de soi en mettant l’enfant à son service. » Cette dynamique affirme la supériorité de Silco sur Jinx, l’aliénation qu’il lui fait subir malgré l’amour familial partagé, ainsi que l’instrumentalisation de cette enfant, qu’il utilise comme un homme à tout faire, comme un sbire qui doit montrer au monde ce dont Silco est capable. Il lui confie des missions, lui donne des ordres et tente de canaliser la puissance destructrice de Jinx, se rendant compte trop tard du fait que le produit de son aliénation n’est plus contrôlable, même par lui. Cela implique également une dépendance de Jinx à son protecteur masculin, ce qui permet de mettre en question les dynamiques de pouvoir genrées dans la série et son impact sur les personnages féminins.
Se libérer des oppressions sexuelles
Les oppressions sexuelles et genrées sont abordées à travers un prisme bien différent des représentations plus communes, mais cela permet une forme de libération et de déconstruction au sein même de la représentation. Dans un premier temps, on remarque que la prostitution est très développée dans l’undercity, ce qui correspond à une volonté de mimer un milieu interlope dans lequel la débauche et la corruption règnent en maîtres. On apprend, lorsque Vi revient après être sortie de prison, que des personnages comme Sevika sont des habitués de la maison close. C’est au même moment d’ailleurs que Vi met Caitlyn dans la peau d’une cliente du bordel en mettant en scène une forme de séduction et de redynamisation des relations de pouvoir, Vi ayant l’avantage de la séduction tandis que Cait détient l’avantage socio-politique. Chez ces deux personnages, on observe une écriture de la féminité et du genre féminin qui se démarque très clairement des représentations contenues dans le jeu League of Legends. Violet est un personnage qui incarne la force physique et mentale, correspondant à l’archétype de l’« action girl » qui n’a pas besoin des hommes pour se défendre. En réalité, si l’on prend en compte sa sexualité lesbienne – ou du moins saphique – elle ne semble pas avoir besoin des hommes pour quoi que ce soit. Toutefois, les action girls sont souvent construites comme des personnages féminins auxquels on a attribué la personnalité d’un homme, à tel point que certains parleront de ce type de personnage comme « a man with boobs ». Violet est écrite différemment : son genre et sa sexualité sont des données importantes de son identité, envisagée par les scénaristes comme non-marginalisée et tout à fait commune : « We talked frequently in the writers room of Arcane about representation. For us, the beauty of Runeterra is that it’s a fantasy world. It is much more diverse than our world, in so many ways. And it never made sense to us that there would be any stigmatization against who you love in a place like that. We spent a lot of time imagining wht that world, free from stigmatization, would look like, and how we would express it. For example, would there even be a word for gay? When Vi asks Caitlyn whom she prefers, her attitude there was our way of alluding to that lack of stigmatization ».
Violet témoigne par ailleurs d’une intériorité propre, prend des décisions et agit selon ce qu’elle pense être juste. Elle manifeste ainsi une réelle capacité d’action, ou agentivité (en anglais, « agency »), qui peut se définir comme la capacité à faire des choix qui changent le cours des événements et l’exercice de cette abilité. Mel est par ailleurs un des personnages féminins les plus importants en lien avec ce pouvoir d’action. Elle est une femme politique qui rend activement part aux décisions du Conseil au sein duquel sa voix est souvent celle qui tranche. Elle détient un certain nombre de pouvoirs : politique, social, économique, intellectuel, mais aussi de séduction. Elle utilise en effet partiellement la séduction pour manipuler Jayce à des fins politiques. Cet acte constitue alors une reprise du pouvoir par une femme racisée et immigrée (car, rappelons-le, elle est originaire de la cité de Noxus) au moyen d’un acte qui constitue souvent, dans la réalité, le propre de son oppression. Ainsi, cette relation n’affecte pas son agentivité puisqu’elle s’en sert au contraire comme d’un tremplin. Nous pouvons ajouter que sa beauté physique est également une aide à cette capacité d’action qu’elle possède, ce qui est rarement le cas chez les personnages féminins de la pop culture, souvent rendus plus creux par le seul fait de leur physique. Arcane n’écrit donc pas les femmes comme des agréments à l’histoire, mais comme de véritables personnages dont l’importance est cruciale pour tout développement de l’intrigue. D’autres personnages, comme Sevika, Grayson ou Ambessa, sont trois prismes d’une représentation qui converge : elles jouent un rôle traditionnellement masculin au sein de la société (garde du corps, haut-gradée des forces de police, ou encore dictatrice et général des armées) en faisant état d’un genre féminin et d’une expression subtile de la féminité. On se rend alors compte que les personnages sont représentés selon une grande diversité de niveaux de masculinité et féminité, ces deux expressions étant contenues dans chacun des personnages, de façon variable. Leur posture et leur expression de genre sont cohérentes : elles occupent des fonctions dans lesquelles il est absolument nécessaire d’être capable d’une grande force physique, notamment en ce qui concerne Sevika, dont on peut opposer la carrure large et musclée à la petite stature de Silco. Cette opposition met donc en valeur les caractéristiques définitoires de Sevika. Pour les trois femmes, on remarque une approche qui peut être considérée comme plus féminine dans certains aspects de leur vie dans le sens où elles ont des interactions qui mettent au premier plan l’aspect genré. C’est le cas lorsque Sevika prodigue des conseils à Silco sur les relations entre un père et sa fille, s’inspirant de son propre vécu, mais également quand Grayson adopte un rôle maternel avec Caitlyn en la laissant gagner la compétition de tir, de façon à subvenir aux besoins affectifs d’une enfant qui ne relationne pas aisément avec sa propre mère, ou encore lorsque Ambessa partage sa vulnérabilité de mère à Mel, en tant que figure protectrice de la famille. La paternité et la maternité sont représentées selon des approches différentes qui permettent de comprendre les rôles maternels et paternels dans la série. D’une part, la paternité est envisagée comme le fait de cultiver le pouvoir et le potentiel de l’enfant au moyen de la validation de ses capacités. C’est le rôle qu’endosse Vander notamment avec Vi et Powder. La maternité, d’autre part, constitue dans Arcane un synonyme de protection. Il s’agit ainsi de l’aspect sur lequel insiste Ambessa lorsqu’elle évoque ses enfants. On observe alors que Vi combine des traits maternels et paternels, protégeant sa bande coûte que coûte et encourageant Powder à avoir confiance en ses propres capacités. Jinx, en ce qui concerne sa relation de dépendance à Silco, est représentée plutôt comme une enfant dépendante d’un parent que comme une femme dépendante d’un homme, en raison de ses troubles psychiatriques qui ont en partie freiné son développement neuronal. Ses pathologies ajoutent une nuance et une profondeur à ses relations et le personnage ne peut être envisagé ou étudié séparément de celles-ci. La relation qui définit Jinx dans la série est d’ailleurs celle, conflictuelle et ambiguë, qu’elle entretient avec sa sœur : protectrice, ennemie, figure parentale, traîtresse, seule accroche vivante à son passé traumatique mais aussi au souvenir de ses parents,… En outre, Arcane met au centre de ses préoccupations une représentation exhaustive et détaillée des différentes relations d’amour qui unissent ses personnages féminins, qu’il s’agisse de sororité, de maternité, d’amitié, ou de lesbianisme.
LIBÉRATION ET RÉVOLUTION : ENTRE UTOPIE ET CHAOS
Handicap et aliénation dans Arcane
La représentation des personnages handicapés dans Arcane est perçue par la communauté de spectateurs comme globalement bonne. On trouve en effet un certain nombre de personnages aux handicaps divers : Sevika, Jinx, Silco, Viktor, mais aussi Isha, ou encore, de façon plus subtile et plus implicite, Vi. L’aspect novateur de l’écriture de ces personnages – et ce qui est plébiscité – consiste en une représentation des personnages handicapés qui ne sont pas perçus comme diminués ou honteux. Des personnages comme Sevika ou Silco sont porteurs de handicaps liés à leur parcours de vie, faisant écho à la violence de leur milieu et des affrontements politiques et sociaux. En effet, là où Sevika perd son bras dans l’explosion provoquée par Powder dans l’épisode 3 de la saison 1, l’œil de Silco est mutilé lors de la révolte de Zaun dépeinte dans la scène d’ouverture, la blessure étant aggravée par le combat contre Vander. De manière générale, un grand nombre d’habitants de Zaun ont des membres manquants, amputés, preuves des conditions déplorables de santé et de sécurité et de la pénibilité du travail au moyen duquel ils sont exploités. On remarque donc une influence importante de la société dans l’apparition des handicaps des habitants de l’undercity. L’autre facteur dominant de l’apparition du handicap réside dans l’influence de l’environnement direct des personnages. La mutilation de Silco nécrose en raison des toxines présentes dans le fleuve hautement pollué qui sépare les deux villes. Viktor, de son côté, présente le lien entre précarité et handicap, comme résultat de la malnutrition qui gangrène Zaun. L’apparition et l’évocation de comorbidités propres à son état de santé, associées à une évolution du handicap au fil de la série, permettent également de construire une représentation complexe et travaillée de la réalité du handicap. Isha, de son côté, est une enfant sourde et/ou muette recueillie par Jinx dans la saison 2. Elle est très expressive malgré son handicap et prend une place non-négligeable dans l’évolution du personnage de Jinx. Cette dernière est l’un des personnages les plus complexes de la série, en raison en partie de son handicap, constitué d’une diversité de troubles psychiatriques qui ne sont pas très clairement identifiés, mais pour lesquels on peut évoquer les hypothèses suivantes : syndrome du stress post-traumatique, bipolarité, schizophrénie, dépression, paranoïa, psychoses,… Jinx est victime d’un très grand nombre d’hallucinations visuelles et auditives qui font ressurgir les personnes qu’elle a tuées, matérialisées à l’écran par des cuts, des distorsions de la bande son et des dessins aux traits durs, superposés en 2D sur l’action de la scène. La déformation de l’écran et du montage figure ainsi la déformation mentale de la jeune fille. Ses troubles se manifestent alors de manière chaotique, et certaines scènes de sa vie quotidienne déclenchent des flashbacks dus au stress post-traumatique, comme lorsqu’elle réalise des tests avec les billes de Hextech, lui rappelant immédiatement l’explosion de ses huit ans. Jinx n’est pas écrite pour être perçue comme folle et méchante, mais le spectateur est presque forcé de ressentir de l’empathie à son égard, faisant d’elle un personnage à la fois puissant et fragile. Forcée de grandir très rapidement en raison de son parcours tragique, elle incarne alors une adolescente dont l’intériorité oscille entre son développement d’enfant qui n’a pas atteint son terme et l’image qu’elle se fait d’une adulte pleinement fonctionnelle, agissant souvent comme un jeune enfant. Tout en essayant de fuir le passé, elle s’y enfonce de plus en plus. Jinx, par ailleurs, est victime d’un environnement qui l’ignore et la marginalise, ce qui aggrave sa souffrance. Bien qu’Arcane ne cherche pas à glorifier la souffrance mentale, elle la représente de manière crue et réaliste en essayant de s’en tenir le plus fidèlement possible aux troubles de Jinx. Toutefois, la scène du banquet, à la fin de la saison 1, peut soulever des questionnements sur la scénarisation de ses pathologies. Dans cette séquence, Arcane s’approche dangereusement d’une potentielle glorification des troubles mentaux, immédiatement désamorcée par la réponse de Jinx à la réaction effrayée de Vi qui pense que sa sœur a scénarisé l’assassinat de Caitlyn : « Sheesh, I’m not that crazy… ». La scène présente la lutte de Powder et Jinx, des sièges différents étant réservés à l’une et l’autre. Sa paranoïa extrême, révélée lors de sa rencontre avec Caitlyn, est alors exacerbée, et elle demande à Vi d’éliminer celle-ci, considérée comme la source du mal. Des images distordues sont crées par cet état paranoïaque, attribuant à Caitlyn un certain nombre de caractéristiques qu’elle ne possède pas – ou pas encore. Un élément est tout de même marquant dans ce passage : Vi n’est pas à un seul instant surprise des troubles que manifeste sa sœur et ne remet pas en question la présence de ses hallucinations. Cela se justifie par une raison assez simple : Vi souffre sans doute de troubles similaires. En effet, elle aussi est hautement traumatisée par un certain nombre d’événements : la vue de ses parents massacrés, l’explosion de Powder, ses années en prison, la mort de Vander, … Lorsqu’elle sombre dans un épisode dépressif, dans la saison 2, elle aussi est victime d’hallucinations lui rappelant Caitlyn sans cesse. Le sujet compliqué des troubles psychiques et de la santé mentale est ainsi représenté de la façon la plus fidèle possible sans les glorifier, en permettant une représentation complexe qui n’aborde ni le handicap ni les troubles psychiatriques comme un problème inhérent aux personnages qu’il convient de réparer, de changer, de conformer à la normes.
Pseudo-libération par la science et dépassement de l’ethos scientifique : une double problématique
La question de la science, du progrès technique et de l’ethos scientifique est un thème qui occupe une part importante de la série. Des figures de scientifiques y sont représentées, parmi lesquelles Viktor, Jayce, Singed et Heimerdinger occuperont notre étude. Une grande partie d’entre eux sont des scientifiques et chercheurs qui font tout pour l’avancée de leur savoir, quitte à malmener l’ethos scientifique qui leur est imposée par l’académie ou que leur profession et leur humanité tend à leur imposer. Jayce, dès le début, est condamné à être banni de l’Académie par Heimerdinger et le conseil de Piltover parce qu’il n’a pas respecté l’éthique imposée aux scientifiques. Heimerdinger prévient sans cesse des dangers que le pouvoir de la science et de l’Arcane contiennent si des restrictions ne sont pas mises en place. Mais Viktor et Jayce, d’abord idéalistes, ne respectent pas ces considérations éthiques plus que nécessaires. Jayce, une fois ses recherches menées à leur terme, sera même loué pour ne pas avoir respecté cette éthique puisque l’économie a été relancée grâce à ses travaux, permettant d’imposer la supériorité de Piltover dans le domaine du progrès technique et de la défense militaire. Ce dépassement de l’éthique prend un autre tournant lorsque Heimerdinger est évincé du conseil car il représente un obstacle à la recherche scientifique. Singed, savant fou de l’undercity commissionné par Silco, produit la drogue qui servira à asservir les classes précaires en les instrumentalisant pour une forme de révolte. Ici, on remarque qu’aucune institution ne régule les avancées scientifiques de Zaun, et que l’éthique de Singed doit lui être imposée par lui- même. Peut-on réellement le blâmer d’un tel excès, par appât du gain, lorsque les institutions considèrent tellement peu les Zaunites comme des êtres humains qu’elles ne prennent pas la peine de s’intéresser à de telles recherches afin de les réguler ? On pourra par ailleurs remarquer que le motif de ces dépassements de l’éthique, pour Jayce comme pour Singed, se situe dans un sentiment d’amour et de volonté de conservation des êtres chers : Jayce souhaite parvenir à reproduire de la magie par la science, car c’est ce qui a sauvé sa mère lorsqu’il était enfant, et Singed invente des produits capables d’influer sur la conservation et la transformation du corps dans le but de garder en vie – bien que dans un état végétatif – sa propre fille. A présent, si l’on s’intéresse au personnage de Viktor, l’amour n’est pas le motif principal de son mépris de l’éthique – ou plutôt, au sens rousseauiste du terme, c’est en réalité l’amour de soi, comme volonté de conservation et de survie. Depuis très jeune, Viktor est porteur d’un handicap physique qui touche ses hanches et l’une de ses jambes. Lors de la saison 1, il se découvre atteint d’une maladie respiratoire due aux mauvaises conditions atmosphériques et à la pollution du milieu dans lequel il a grandi. Elève solitaire de Singed, il évolue de jeune garçon, qui ne comprend pas comment l’on peut faire souffrir un être vivant sous prétexte que la science le demande, à un homme qui valorise sa propre guérison et cherche la perfection du corps et de l’esprit par la science, au détriment de la sécurité de la population. La trame narrative de Viktor semble dangereusement s’approcher d’une quête scientifique eugéniste et néo-hygiéniste, ce qui se confirme lorsqu’il est question d’une « évolution glorieuse » de l’humanité, à travers laquelle on ne peut que percevoir la notion eugéniste d’une race pure. En effet, Piltover, tout au long de la série, met en place une rhétorique qui valorise largement la santé, dissimulant plus ou moins bien un mépris de classe exponentiel envers les habitants de Zaun qu’ils considèrent comme sales et dont les modifications corporelles prosthétiques aux accents steampunk semblent dégoûtantes, dangereuses (le bras bionique de Sevika, par exemple). Cela dénote donc un contrôle permanent de Piltover sur Zaun, domination qui n’est maintenant plus à prouver. L’undercity, comme son nom l’indique, doit absolument se maintenir comme inférieure à la grande ville prospère ; elle doit en rester les bas-fonds. Le parallèle entre hygiène individuelle et hygiène sociale est alors indissociable. La rhétorique néo-eugéniste de Viktor s’inscrit donc, dans un premier temps, comme les résultats auxquels parvient une victime de cette « société de contrôle », au sens où Deleuze l’entend. Dans un second temps, rendu plus fort et capable de pouvoirs psychiques de métamorphose, Viktor, devenu ermite, s’impose petit à petit comme un réel gourou de secte, vénéré par des personnes marginales qu’il fait semblant de guérir. La figure religieuse détournée par cet homme drapé, aux cheveux longs, dont un seul contact de la main prend le pouvoir d’un « lève-toi et marche » est évidente. Mais en réalité, Viktor ne fait que transformer les mutilations des junkies dues au Shimmer en autre chose, il ne les guérit pas. Ce faisant, il ne fait qu’assouvir sa soif de pouvoir et de domination, toujours plus pressante. Viktor procède ainsi à une purge, à une purification afin d’aboutir à l’évolution de l’humanité tant attendue. Au-delà de la rhétorique eugéniste qui imprègne la totalité de l’arc narratif du personnage, on peut également percevoir assez aisément un parallèle du contrôle des populations et de la création de robots indestructibles avec l’essor exponentiel de l’intelligence artificielle dans le monde. Nous remarquerons que les grands leaders de l’intelligence artificielle actuellement sont également de puissants milliardaires à la soif de pouvoir intarissable… et à la politique néo-eugéniste.
Zaun : « A la fin tu es las de ce monde ancien »
Le 2 septembre 1989, au Cap, en Afrique du Sud, les manifestants anti-apartheid sont marqués par des canons à eau dans lesquels les forces de police ont incorporé de la teinture violette, de façon à les marquer visuellement pour procéder à des arrestations de masse. Le violet est donc la couleur des opprimés, comme le violet est la couleur de l’undercity et du Shimmer. Nous l’avons vu, la libération par la science et par le progrès n’est qu’une nouvelle aliénation des populations les plus opprimées, véritable voie vers un fascisme explicite, à l’échelle de l’humanité, et non plus de Piltover. Mais alors, si le progrès technique et pacifiste ne mène à aucune amélioration des conditions de vie des opprimés, que leur reste-t-il pour accéder à la liberté ? L’impossible conciliation des instances de Zaun et Piltover est sans cesse réactualisée, jusque dans la rupture de Vi et Caitlyn, après qu’elles ont tenté de faire entendre raison au Conseil de Piltover, dans la saison 1. Violet fait alors un parallèle entre leur relation et la situation politique : « Oil and water, wasn’t meant to be… ». Le couple de personnages représente la volonté d’une conciliation entre les deux villes, mis en opposition avec Jinx, qui démontre la nécessité de la violence révolutionnaire pour l’émancipation. C’est dans ce sillage que s’inscrit l’attentat du Conseil, représentant l’explosion symbolique d’un monde irréconciliable. La révolte de Zaun envers Piltover, lors de la scène d’ouverture, consiste en un bain de sang provoqué par une répression policière violente. La scène ne représente pas un événement au moyen duquel la libération sera obtenue, mais comme un déchirement initial à toutes les tensions dans la série : c’est à ce moment que les parents de Vi et Powder meurent, et c’est à ce moment que le duo formé par Vander et Silco se déchire indéfiniment. L’avenir de Zaun est alors incertain, et l’histoire oscille entre une refondation sur des bases stables et l’émergence d’un nouvel ordre oppressif. La violence semble s’amenuiser un temps, le temps de l’enfance de Vi et Powder à laquelle des couleurs claires et vives sont associées, contrastant avec le rouge omniprésent dans la scène d’ouverture ou encore les tons sombres des années postérieures. L’emprisonnement injustifié de Vi, à l’épisode 3 de la saison 1, est réalisé sans jugement et sans transfert administratif, ce qui ne semble pas surprendre Caitlyn, signifiant que l’occurrence n’est pas exceptionnelle. La narration oppose à cela le procès de Jayce lors duquel il a eu le droit de se faire entendre et de se justifier. Vi s’impose alors rapidement comme la figure d’une jeune femme révolutionnaire qui dénonce l’inaction du conseil concernant l’ascension au pouvoir de Silco et interpelle Caitlyn sur la corruption et la violence inhérentes à son métier. Caitlyn, dans la première saison, prend le rôle d’une femme privilégiée qui prend conscience de ses privilèges et semble devenir alliée à la cause des personnes marginalisées de Zaun. Mais cette alliance repose sur des règles tacites : elle n’est valable que dans le cas où les habitants de l’undercity se rebelleraient d’une façon pacifique, en intégrant leurs problématiques aux institutions et en n’utilisant pas la violence. En réalité, tout comme Silco, Caitlyn représente la fausse promesse d’une révolution, menant une fois de plus à une aliénation du peuple. L’attaque du Conseil change drastiquement la trajectoire du personnage de Cait, basculant vers un autoritarisme assumé, collaborant avec Noxus et procédant à une occupation active de l’undercity par les forces militaires. C’est alors que la colorimétrie d’Arcane s’assombrit, tombant de plus en plus dans des nuances de gris. Le phénomène est notamment visible lorsque le symbole politique de Jinx et de sa couleur bleue est mis en valeur par la bande son, qui accompagne les graffitis bleus sur fond gris de « Paint the Town Blue » de Ashnikko. Le gris représente, de manière générale, l’ambiguïté, le caractère malléable des choses, et constitue un symbole d’oppression et d’effacement de l’individualité au profit du collectif, dans une forme d’uniformisation. « The Gray » désigne d’ailleurs l’arme chimique lancée dans les rues de Zaun pour en soumettre la population. Nous pourrons d’ailleurs remarquer que le code couleur de Piltover, au fil de la saison 2, passe progressivement du blanc et bleu clair (couleur de l’Hextech) au bleu foncé, couleur souvent utilisée de pair avec du noir et du gris. Le studio d’animation Fortiche étant un studio français, le code couleur est ainsi facilement déchiffrable lorsque appliqué au champ politique. C’est alors que contre toute attente, pour lutter contre Ambessa et Viktor, en tant que menaces d’une priorité supérieure, Piltover fait appel à Zaun. Les deux instances combattent côte-à-côte dans une forme d’unité qui semble promettre une nette amélioration de la situation des habitants de l’undercity, mais ce n’est pas réellement le cas. Pour remercier le peuple opprimé, mal nourri, non-formé au combat d’avoir sacrifié un grand nombre de ses vies, il bénéficie d’un unique siège au Conseil de Piltover, sobrement occupé par Sevika, et légué par Caitlyn, comme une manifestation de son repentir et de sa grande mansuétude. Zaun n’obtient pas l’indépendance revendiquée, ni même une promesse de recul des troupes de « pacificateurs » (notons la traduction française hautement ironique d’« enforcers »). La fin de l’histoire de l’undercity n’est donc pas claire, et occulte sans aucun doute un objectif réformiste. Qu’en est-il alors des revendications et de l’avenir de Zaun ? Peut-on réellement considérer que l’undercity a obtenu une fin ? Pourtant, un autre personnage semblait être le garant le plus prometteur de la liberté et d’une révolution qui trouve son équilibre entre revendications pacifistes, soin de la collectivité et actions coup- de-poing. En effet, Ekko semblait être le véritable révolutionnaire de la série : écologiste, trouvant son militantisme dans la communauté, critiquant l’opportunisme et la totalité des moyens de domination – qu’ils soient implicites ou explicites, originaires de Zaun ou de Piltover – il est l’un des seuls personnages à être réellement intéressé par le bien-être de Zaun tout en rejetant foncièrement l’aspect de culte de la personnalité qui accompagne parfois la tête d’un mouvement. C’est pour cette raison notamment qu’il est masqué sans cesse et que peu de gens connaissent réellement son identité. Ses fresques de street art ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les œuvres engagées de Banksy. Le fait qu’Ekko n’obtienne pas la charge de la résolution des oppressions tient à sa volonté de paix, tandis que les autres acteurs cherchent le conflit pour leurs propres intérêts. La nouvelle ère de paix qui clôture la saison 2 n’est donc pas fondée sur de vraies actions ni sur une réelle prise en compte des revendications de l’undercity.
COMPOSER UNE OEUVRE AU-DELÀ DES OPPRESSIONS
Situation des artistes
Le déplacement de l’étude et de la recherche sur des objets considérés comme « ordinaires », permet d’étendre les frontières de l’œuvre, de l’artiste et des genres. Le caractère aristocratique et élitiste de l’art est extrait de celui-ci, de façon à promettre un accès massif à cet art, le dissociant radicalement d’une conception autotélique et esthétisante. En l’occurrence, l’art est accessible au moyen de la série Arcane, comme en témoigne le travail minutieux de l’animation, les superpositions de techniques visuelles et audiovisuelles et les liens divers de la narration avec les revendications présentes dans la réalité. Qu’il s’agisse de Riot Games ou du studio d’animation français Fortiche, la production d’Arcane est foncièrement anti-IA, notamment en ce qui concerne le domaine artistique, l’essor de cette technologie menaçant le travail des artistes. On comprend ainsi mieux l’importance du développement du personnage de Viktor dans la saison 2, comme revendication des studios pour leur propre sauvegarde. Arcane est en outre une série dont le coût financier a été important, de telle façon que sa rentabilité n’a pas pu couvrir les dépenses des studios notamment pour l’animation de la série. L’aspect financier est ainsi évoqué comme la raison principale de l’amputation de la série, la seconde saison ayant été confirmée comme étant la dernière. On remarque une réelle volonté de la production de mettre en avant des artistes émergents issus de minorités : ethnicités diverses, artistes féminines et queer, … La ligne éditoriale est claire : l’inclusivité et la diversité représentées dans la série sont transposées dans le réel avec la mise en lumière d’artistes qui correspondent aux parcours dépeints. Cette corrélation va jusqu’à une forme d’assimilation entre l’artiste musical et le personnage pour lequel le morceau a été écrit et composé, comme c’est le cas pour Stromae et Pomme, auteurs et compositeurs de « Ma meilleure ennemie », chanson associée au couple formé par Ekko et Powder dans l’univers alternatif, dans l’épisode 7 de la saison 2. Dans un clip vidéo sorti sur la chaîne Youtube de League of Legends le 20 mars 2025, on observe le personnage de Jinx, animée pour chanter les paroles de Pomme tandis qu’Ekko chante à la place de Stromae. Des easter eggs et références aux albums respectifs des deux artistes sont par ailleurs incluses dans le clip vidéo. Les personnages de la série ont donc une manière nouvelle de s’immiscer dans la vie des spectateurs, ne se limitant pas aux barrières de la série, mais débordant dans le réel au moyen d’autres médias. A l’origine, League of Legends est accueilli par le grand public, de façon unanime, comme un jeu qui entraîne l’énervement des joueurs et entretient une forme de toxicité au sein de sa communauté de joueurs : il s’agit d’un MOBA (Multiplayer Online Battle Area), qui met en avant le gameplay – c’est-à-dire l’expérience du joueur et la façon de jouer – au détriment en partie de la narration. Le focus est donc porté sur la performance au sein du jeu, selon le rang du joueur et le champion choisi, ce qui explique la grande compétitivité de la communauté. Arcane opère ainsi un bouleversement fondamental dans le choix de l’adaptation du jeu à l’écran, en partant du principe qu’un autre médium atteindra un autre public que la communauté de joueurs. La production opère ainsi une inversion de « gameplay first » à « story first », en mettant en scène une histoire en partie déconnectée du jeu d’origine. On remarque une volonté de la part de Riot Games de faire d’Arcane une œuvre cohérente, intelligible et qui exploite aussi bien que possible les outils dont le medium dispose. Une réduction de cent soixante champions à seulement huit personnages principaux, accompagnée de la réduction temporaire de l’univers de la série à l’opposition binaire entre Zaun et Piltover, dans une forme d’unité d’ensemble hugolienne ayant pour fonction de ne pas perdre le nouveau spectateur. Arcane est unanimement applaudie comme une réussite visuelle, souvent comparée à des productions comme Spiderman : Across the Spider-verse en termes d’animation. La série est réalisée en « 2D et demi », c’est-à-dire qu’elle exploite simultanément différentes techniques permettant de profiter des possibilités offertes par la 3D tout en mettant à profit le niveau de détail de la 2D. On remarque également que les styles visuels différents ont parfois un rôle narratif, étant porteurs de signification : jeu des couleurs, formes, superpositions, compositions d’images, … De très nombreux parallèles et jeux de miroirs entre les personnages, entre les périodes évoquées et entre les instances politiques en jeu permettent de complexifier la narration en mettant en scène un large réseau d’individus. Le produit audiovisuel demande ainsi à être systématiquement décodé, et la composition visuelle impose le besoin d’un travail interprétatif du spectateur à chaque épisode. Le scénario de la série est co-écrit par une femme, Amanda Overton. Cette présence féminine, nous l’avons vu, a porté ses fruits au sein de l’écriture des personnages féminins dans la série, éloignés des clichés, travaillés et profonds. La participation d’Overton à l’écriture d’Arcane engendre ainsi des conséquences directes sur la trame narrative de l’histoire, sur le message véhiculé et sur la composition des personnages. C’est en effet ce que la réception de la saison 2 a pu confirmer, notamment en ce qui concerne le couple formé par Vi et Caitlyn et l’écriture du lesbianisme telle qu’elle est présentée dans Arcane. Au-delà de la représentation de la connexion émotionnelle et affective qui unit les deux jeunes femmes, on trouve, à l’épisode 8 de la saison 2, une scène érotique lesbienne qui a été plébiscitée pour son réalisme et l’absence d’hypersexualisation des personnages. La représentation saphique n’est ainsi pas marquée par une écriture dirigée par le male gaze, comme peut l’être un certain nombre d’autres représentations de la pop culture. Cette scène a permis la réappropriation des codes de l’érotisme au cinéma et à la télévision par la communauté concernée, permettant une forme de libération et de déconstruction dans une dimension méta-audiovisuelle. Les internautes ont toutefois pu reprocher la présence d’autres biais, politiques et socio-économiques, dans la représentation de cette relation.
Les manques dans la création d’Arcane
La promotion médiatique de la seconde saison d’Arcane a consisté en de nombreuses interventions filmées des doubleurs et doubleuses américains des personnages, mais aussi en des interviews des producteurs et scénaristes. Ces derniers ont utilisé ce temps médiatique pour offrir des justifications à la trame narrative, aux dynamiques entre les personnages, etc. Ce qui ressort toutefois le plus clairement réside dans un effacement des aspects les plus politiques du scénario, avec une volonté d’euphémiser la violence politique et sociale de l’œuvre, qui représente pourtant une grande part de l’histoire. Ainsi, le meurtre des parents de Vi est considéré par les scénaristes comme un simple ressort dramatique pour rythmer la relation entre Caitlyn et Vi, et ne constitue donc pas une peinture des violences policières et de l’impossible conciliation entre les deux instances. On observe également l’effacement de certaines scène explicatives des dynamiques entre les personnages : en effet, si Jinx surnomme Ekko « the boy saviour » avec une ironie certaine, c’est en raison d’une scène coupée lors de laquelle Ekko, encore enfant, tente de sauver Powder des griffes de Silco, sans savoir qu’elle a elle-même choisi sa situation. L’un des effacements qui dénaturent le plus le message qui semble être transmis par l’œuvre au début de la série consiste au silence concernant la description des violences subies par Vi en prison, en tant que jeune fille mineure. On apprend, dans la série, qu’elle est une détenue violente qui se bat souvent avec d’autres prisonniers – notamment des prisonniers masculins – et qu’elle est fréquemment victime de sanctions physiquement violentes de la part des gardes. Toutefois, on peut retrouver une scène coupée au stade d’esquisse animée, publiée par les dessinateurs de Fortiche, au sein de laquelle les violences physiques et sexuelles subies par Vi en prison, notamment instiguées par le personnel carcéral, sans être graphiques et frontales, sont plus visibles et au moins mentionnées afin que le spectateur garde ces images à l’esprit. La suppression d’une telle scène relègue au second plan les oppressions sexuelles et genrées dont Vi a pu être victime, mais efface surtout complètement la question de l’aliénation du milieu carcéral, dans lequel la jeune fille a été propulsée de force, abusivement, sans procès, tout en étant, comme le souligne Foucault, « dans la loi » : « Dans cette société panoptique dont l’incarcération est l’armature omniprésente, le délinquant n’est pas hors la loi ; il est, et même dès le départ, dans la loi, au cœur même de la loi, ou du moins en plein milieu de ces mécanismes qui font passer insensiblement de la discipline à la loi, de la déviation à l’infraction » [2].
Ces choix scénaristiques montrent alors que l’apparent intérêt du scénario pour les injustices sociales et les violences politiques n’est en réalité qu’un ressort dramatique pour l’action et la construction des personnages. La série n’a jamais été entendue comme le support d’un commentaire constructif sur les instances politiques et la domination de la société de contrôle, car le but premier d’Arcane est d’écrire les problèmes sociaux pour refléter les relations internes et non pas l’inverse. Les événements politiques, idéologiques et socio-économiques qui surviennent dans la série ne seraient alors à percevoir que comme des sources de tensions interpersonnelles. Si l’on se concentre une fois encore sur le personnage de Vi, on comprend que celui-ci est éminemment représentatif du caractère bâclé de la narration de la saison 2, bien que n’étant pas le seul personnage touché. En effet, Violet sombre dans une dépression profonde après sa rupture avec Caitlyn et l’éloignement de sa sœur : elle n’a plus rien à défendre, plus personne pour qui se battre, et elle effectue donc une remise en question existentielle, rythmé par l’alcool, les hallucinations et la violence. Malgré tout, cette dépression ne semble durer que le temps d’un montage rapide à l’esthétique empruntée au clip musical, sans plus de détails sur l’ampleur de cette période sombre. Au fur et à mesure des épisodes, Vi est en réalité de plus en plus dégradée par la narration. En effet, si la scène érotique dont nous avons parlé plus tôt répond à des exigences visuelles de la communauté queer, la mise en place de la scène est toutefois assez insolite, et elle a de fait étonné un certain nombre de spectateurs. Cette scène de sexe survient juste après que Jinx révèle à sa sœur son désir de se suicider pour mettre fin à sa propre souffrance, la souffrance de Vi et l’oppression qui règne sur Zaun, issue du conflit entre les deux villes. Nous avons démontré que Violet s’imposait, dès le début, comme un personnage caractérisé par la protection de son entourage, et surtout de sa sœur. Elle reste toutefois avec Caitlyn, sans chercher à sauver Jinx, ce qui semble éloigné de sa psyché d’origine. Par ailleurs, essayer de sauver Jinx à ce moment-là aurait permis le dénouement de plusieurs relations conflictuelles dans la série (entre Caitlyn et Jinx, entre Vi et Caitlyn, ou entre Vi et Jinx). Le lieu de l’action pose également problème concernant l’écriture du personnage de Vi : l’étude des violences qu’elle a subies en prison contredit très étrangement la capacité qu’elle a à se rendre vulnérable et à trouver une satisfaction érotique dans un tel cadre. La dégradation du personnage trouve son paroxysme dans la scène de fin du dernier épisode, lorsque Vi assure à Caitlyn : « I’m the dirt under your nails ». La formule, qui donne son nom à l’épisode, connote la dégradation d’un personnage qui s’imposait dès le commencement comme l’un des plus forts physiquement, psychologiquement, et comme l’un des plus importants. Cette phrase de Vi est empreinte de soumission à Caitlyn, et figure la soumission finale de Zaun à la domination de Piltover, qui ne trouve pas de résolution claire. Les scénaristes, dès la sortie de la première saison, donnaient déjà quelques indices de leur parti pris pour Piltover et de leur dénigrement des problématiques soulevées par l’undercity : « At its centre is Piltover, the gleaming city full of Da Vinci- esque technology and steampunk wonder. In its under- ground district Zaun, a society of thieves, smugglers, and makeshift Svengalis defy its law. Haphazard mutative experiments on humans let the underground grow wild and strong. Word on its street is clear: Fuck Piltover’s laws and moral code. It’s time to push things a lot further. The people of Piltover need to decide: Take back control of its city’s underground by violent force and risking a civil war or let Zaun’s dangerous evolutionary advances go their way. It’s a story about the clash morals and ideologies, a- bout corruption among the pure and righteousness among the unfortunate » [3].
Ces considérations permettent ainsi d’affirmer que, là où de nombreux spectateurs ont pu voir dans la série un traitement des événements politiques et des identités comme relevant de la gauche idéologique, le parti pris parles scénaristes n’a jamais été de revendiquer une quelconque position politique, et c’est en effet ce que confirme la seconde saison, rabattant les extrêmes l’un contre l’autre et se plaçant dans une position de non-présence politique, cherchant à dissocier le rôle idéologique de personnages comme Caitlyn ou Viktor de leur personnalité et de leur rôle narratif. Arcane est ainsi une série au traitement politique éminemment centriste, et la revendiquer comme une série politique mettant en avant des idéaux de gauche revient à déplacer vers la droite la fenêtre d’Overton, qui trouve ironiquement une réponse dans le patronyme de la scénariste du même nom.
*
Arcane, en tant que série animé adaptée du jeu League of Legends, a su se détacher du public du jeu pour s’exporter vers d’autres communautés, de façon à dépeindre un certain nombre d’oppressions et de dominations qui entrent en résonance avec l’expérience quotidienne personnelle de ses spectateurs. L’animation du studio Fortiche et le choix diversifié d’artistes et de genres musicaux pour illustrer les dynamiques des personnages donnent une cohérence esthétique aux deux saisons. La série tente alors d’apporter des réponses à ces oppressions, de natures sexuelle, genrée, socio-économique, politique, scientifique ou, plus étroitement, familiale. L’aliénation y est montrée comme une solution non-viable qui rend encore plus complexes les mécanismes de dominations, car elle prend sa source au sein même du groupe opprimé. La violence, dans chacune de ces situations, est l’élément constitutif de la mise en place d’un système d’oppression, mais aussi d’une révolution qui parvienne à se rendre bruyante, visible. Toutefois, une étude approfondie des mécanismes politiques et des identités au sein de la série permet de montrer que l’aspect politique demeure au second plan de la narration, qui met davantage en valeur les relations entre les personnages et occulte une partie des problématiques idéologiques, éthiques et sectaires de certaines dynamiques au profit d’une célébration des relations. En ce sens, la représentation queer (et intersectionnelle) peut être perçue et envisagée comme une distraction pour le spectateur, qui s’autorise plus facilement à pardonner les comportements fascistes des personnages lorsque ceux-ci témoignent d’une appartenance à la communauté queer ou à une communauté ethnique minorisée. La diversité et l’inclusion sont ainsi instrumentalisées au profit d’une narration qui ne résout pas les problèmes d’oppressions.
[1]DULAC, M. Diversité et représentation. Décrypter la “pensée woke” dans la pop culture. Caen, Editions EMS. Collection Questions de société. 2024.
[2]FOUCAULT, M. (2014). Chapitre III. Le Carcéral. Surveiller et punir Naissance de la prison (p. 343-360). Gallimard. https://shs-cairn-info.urca.idm.oclc.org/surveiller-et-punir-naissance-de-la-prison–9782070729685-page 343?lang=fr.
[3]C. Linke, scénariste de la série, cité par “Arcane Was Always Centrist”, @Pugs4Thugs, 29 janvier 2025, https://www.youtube.com/watch?v=qAgP6V–qYM&t=7135
Jupin, Mélodie (2026). « OPPRESSIONS ET DÉCONSTRUCTIONS DANS ARCANE ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/oppressions-et-deconstructions-dans-arcane], consulté le 2026-02-03.