Pour les mères d’aujourd’hui qui écrivent sur leur vie quotidienne, une mauvaise mère est plutôt
celle qui ne pense pas assez au bonheur de ses enfants; une femme un peu trop égoïste, une mère
indigne. Ce sont des femmes qui aiment leurs enfants, mais qui rencontrent des difficultés dans
leur rôle de mère. Comme tous les êtres humains, les mères commettent des erreurs. Pourtant,
elles s’évertuent à bien éduquer leurs enfants, mais manquent souvent d’assurance pour le faire.
De plus, le regard social les rend responsables des comportements déviants de leurs enfants et
même de leurs maladies. Pour plusieurs, dont des spécialistes dans divers domaines de
l’éducation à l’enfance ainsi que des professionnels de la santé, la mère porte le blâme d’une
majorité des problèmes sociaux. La société suspecte donc la mère de ne pas être en mesure
d’élever des enfants émotionnellement sains sans l’aide de spécialistes, même quand ceux-ci se
contredisent. Soit la mère en fait trop, soit elle n’en fait pas assez. Dans notre société, il est
attendu de la part de toutes les mères qu’elles s’occupent bien de leurs enfants. Autrement, elles
sont jugées par leur entourage et blâmées. Cependant, le mythe de la mère qui se sacrifie pour
ses enfants est en train de s’effondrer petit à petit, car les femmes d’aujourd’hui comprennent
qu’elles doivent également prendre soin de leurs propres besoins si elles veulent continuer à
pouvoir donner aux autres, y compris leurs enfants.
Le texte La femme brouillon (2017) présente une mère indigne. Amandine Dhée signe ce petit récit
débordant d’ironie. Née à Lille en France en 1980, elle est écrivaine et comédienne. Ses romans
et ses essais sont souvent à saveur humoristique sur des thèmes reliés à l’émancipation, les
rapports humains et l’environnement. Elle a gagné le prix Hors Concours pour La femme brouillon
en 2017. Ce texte est un récit intimiste doublé d’un témoignage humoristique. Dhée propose de
cesser de vouloir devenir une mère parfaite comme la société et le discours sur la maternité
encouragent à le faire. L’écriture à la première personne du singulier de l’autrice permet de
souscrire à la tonalité humoristique-cynique sur elle-même et sur sa situation de mère indigne.
Sous la forme d’un témoignage, de deux ou trois pages à la fois, Dhée tente de renoncer à être
une mère parfaite. Voulant donner un éclairage politique à un fait intime, elle écrit : « Je décapite
la mère parfaite qui menace en moi. » (FB, p. 103) Elle expose sa vision de la pression sociale pour
devenir mère. Puis, lorsqu’elle est enceinte, l’autrice ajoute : « Mon ventre bascule dans le
domaine public. » (FB, p. 31) Dhée veut ainsi témoigner de son ambivalence par rapport à la
norme, de ce que représente la supposée mère parfaite du discours dominant sur la maternité.
Amandine Dhée se sert souvent des contraires ou des oppositions dans son choix d’expression
des sentiments de sa narratrice. Par exemple, dès le début du livre son personnage est ambivalent
dans sa réaction face à la maternité : « La vérité, c’est que depuis quelques jours, la joie et la
terreur se mangent l’une l’autre. […] [J]e me tortille sur mon siège et balbutie que voilà, je suis
enceinte. On me félicite. Même ceux qui ont des enfants. » (FB, p. 11-12) Évidemment, la
protagoniste sous-entend que, eux, savent ce qui l’attend : « Personne ne me lance de regard
affolé, ne m’envoie de message anonyme pour que je renonce à ce projet. Est-ce un piège? Se
réjouissent-ils secrètement que je commette la même erreur qu’eux? » (FB, p. 12) Se sentant
complètement vouée à devenir une mère indigne, elle affirme : « Et moi, fruit de trois générations
de mères lamentables, quelles sont mes chances? J’aurais dû être immunisée contre la maternité.
Mais non, il avait fallu que je récidive. » (FB, p. 12) Un autre exemple de termes contraires est
utilisé plus loin dans le texte; lors des contractions, la narratrice emploie les mots opposés du
« miracle » et de la « catastrophe » (FB, p. 51) pour illustrer l’accouchement.
La narratrice se sert également de termes contraires pour désigner les sentiments parentaux :
« C’est une mauvaise plaisanterie. On est passés de l’autre côté du miroir et il ne se passe rien.
Toujours pas de certitudes. Quand on pense au pouvoir qu’on accordait à nos propres parents, on
balance entre rire et rage. » (FB, p. 127) Les mots en opposition « rire » et « rage » en plus de
l’effet « miroir » sont utilisés pour décrire les sensations vécues entre passer de l’état d’enfant à
celui de parent. De plus, sa difficulté à annoncer sa grossesse à son entourage démontre son
inconfort face à la réaction des autres, donc au discours social. Celui-ci est évident lorsqu’elle se
sent coupable : « Auprès de mes camarades féministes, j’éprouve un vague sentiment de
culpabilité. N’ai-je pas trahi le camp des femmes libres? » (FB, p. 12) L’ambivalence face au désir
de maternité s’est également manifestée chez la protagoniste : « J’ai songé à avorter, à reprendre
la main. L’IVG sert à celles qui ne veulent pas d’enfant, mais aussi aux bousculées comme moi, qui
ont besoin de choisir une deuxième fois. » (FB, p. 15) Comme le titre du livre l’indique, la
narratrice se considérait comme une femme brouillon qui aurait donc peu de chance de se
reproduire, car trop imparfaite. Elle l’exprime ainsi : « Mais finalement je fonctionne. C’est
formidable. C’est terrible. » (FB, p. 15) Cette dernière opposition entre les mots « formidable » et
« terrible » démontre une fois de plus l’ambivalence exprimée face à la maternité. L’expression
« quelque chose » (FB, p. 16) cache le mystère, l’inconnu. La protagoniste dit que son corps « sait
quelque chose » qu’elle ignore. Elle se doit d’y obéir : « J’ai si peur de rater le bébé. De tomber
sur le ventre, d’avaler quelque chose d’interdit. » (FB, p. 16) Ce personnage ne croit pas à l’instinct
maternel : « Pourquoi sous prétexte que j’ai un utérus, dois-je porter une telle responsabilité? Le
père du bébé aurait fait une bien meilleure mère. Son instinct de sacrifice est plus développé, et
c’est toujours lui qui fait les crêpes. » (FB, p. 16) Ce que la mère pense est très différent de ce que
disent les autres, c’est-à-dire la société.
Le discours social
Le discours social se manifeste déjà par les regards et les sous-entendus lorsqu’une femme arrête
de fumer brusquement et ne boit plus que des boissons non alcoolisées. Ensuite, le discours
médical prend la relève : « Moi qui dénonçais les stratégies marketing qui surfent sur nos
angoisses, voilà que j’achète des gélules contribuant au développement cérébral du fœtus. On ne
sait jamais. Je ne consomme plus la moindre substance illicite, je mange équilibré. » (FB, p. 17) Le
discours médical populaire fait partie du discours social. Par ailleurs, les femmes voulant le bien
de leur enfant se précipitent souvent dans des lectures sur les dernières tendances de la
recherche psychologique et médicale qui n’ont pas assez de recul scientifique. Les sempiternelles
questions de tout son entourage « C’est pour quand? » ou « C’est pour quand, déjà? » (FB, p. 38),
lui rappellent sans cesse que les gens n’ont pas beaucoup d’autres sujets de conversation à lui
proposer en la voyant. Puis, la protagoniste se retrouve dans les dédales administratifs de la
maternité : « L’employé de la mutuelle s’étonne que je ne connaisse pas la durée du congé auquel
j’ai droit, comme si ma vie n’avait été qu’une longue préparation à la maternité. » (FB, p. 19) Le
discours social est inévitable : « Il y a toujours un moment où on rappelle à une femme le sens
profond de son existence : procréer. Toujours un ami, une tante, un dentiste pour lui rappeler
qu’elle n’a pas encore d’enfant. » (FB, p. 19) La femme se sent alors obligée de se justifier comme
si c’était une certitude qu’elle allait un jour avoir des enfants. La protagoniste fait alors référence
à sa mère : « Mais j’ai trop vu ma propre mère dégringoler. Une fois sortie de l’enfance trouée,
hors de question de me reproduire. » (FB, p. 20) Malgré cela, elle a décidé d’avoir des enfants.
Elle raconte l’histoire d’une femme qui a choisi de ne pas en avoir et qui reçoit de la pression par
les médias sociaux : « Lasse de cette pression, une jeune femme a publié sur les réseaux sociaux
une échographie piochée sur internet, accompagnée du message ‘‘My reproductive plans are
none of your business’’. Elle a reçu des milliers de soutiens. Moi, personne ne me demande
pourquoi je fais un enfant. » (FB, p. 20) Maintenant qu’elle est enceinte la narratrice écrit :
« Comme toutes les femmes, je connais les regards qui évaluent, les mains qui s’autorisent, les
sifflets dans la rue. […] Ici, j’aurais voulu que mon corps m’appartienne. » (FB, p. 24-25) Elle
explique comment son ventre devient une propriété publique :
On s’autorise des gestes déplacés en temps normal, on touche mon ventre comme
un gris-gris, le dos du bossu, la tête du singe. Moult commentaires, il est petit, rond,
carré, vers l’avant, non, vers l’arrière. Plutôt que de ringardes félicitations, beaucoup
me gratifient de traits d’esprit sur mon soudain embonpoint, si bien qu’on me répète
à longueur de journée que, dis donc, j’ai sacrément grossi. Je fais preuve à leur égard
d’une patience toute maternelle. (FB, p. 31)
La narratrice effectue ses investigations personnelles sur la maternité : « J’écris avec l’esprit
encombré et la poignée du tiroir qui cogne mon ventre. Depuis les recherches sur la grossesse,
mon écran d’ordinateur est envahi de spams guigoz ou vertbaudet. » (FB, p. 27) Les médias
sociaux avec ses liens indésirables ainsi que la société en général, change son comportement vis
à-vis d’une femme enceinte. Voici d’autres exemples expérimentés par la narratrice : « Dans la
rue, les hommes s’écartent sur mon passage, plus personne […] ne me traite de pute. Je suis
devenue respectable. Évidemment, ça a un prix. Si je m’avisais d’allumer une cigarette ou d’ouvrir
une canette de bière, les regards me piétineraient. La société surveille ses mères de famille. » (FB,
p. 33-34) Le discours social et médical affecte également les sentiments de la future mère :
Ce connard de Larousse a menti, ce n’est pas vrai que la maternité rapproche mère
et fille. […] Je croyais avoir tourné la page. Si heureuse de ce tour de passe-passe qui
transformait ma mère en inoffensive grand-mère et me débarrassait de l’enfance
une bonne fois pour toutes. Et voilà que je rêve de tisanes, de discussions feutrées,
d’une mère qui m’achète des layettes, ressorte les albums photos et m’assomme de
recommandations. Je sens du vide derrière moi. Comment moi mère? Je m’en
cherche partout, m’empare des femmes que j’aime et me fabrique des mères de
secours. J’angoisse façon poupées russes. J’angoisse et j’angoisse que le bébé
ressente mon angoisse… Et toujours les étonnants résultats d’une équipe de
chercheurs américains qui affirment que in utéro, le fœtus ressent tout. (FB, p. 37
38)
C’est encore la peur et l’angoisse de faire du mal au bébé. Les parents n’ont pas demandé à
connaître le sexe du bébé lors de l’échographie. Ils veulent éviter de déjà lui donner une étiquette
genrée : « C’est le premier cadeau que nous lui offrons, un sursis de genre. » (FB, p. 41) En ce qui
concerne le prénom, celui-ci est automatiquement associé à une étiquette. Ils veulent faire le bon
choix et consultent un livre de prénoms qui y attribue un caractère. La mère présente alors
clairement son allégeance féministe : « Une chose est sûre, à l’état civil, il portera nos deux noms
de famille. Pas envie d’abandonner le mien. » (FB, p. 44) C’est ici que le privé devient politique.
Finalement, la narratrice est heureuse d’être enceinte et même ravie d’avoir perdu son corps
d’avant la grossesse : « Je suis fière de mon énormité, comme si elle relevait d’un quelconque
mérite de ma part. Mon ventre monstrueux échappe à tout diktat, tellement au-delà du bourrelet
disgracieux. » (FB, p. 45-46) Elle peut enfin échapper au discours social sur les normes exigeantes
que doit présenter le corps des femmes. Elle ajoute : « Mais pour une fois, je n’ai rien à assumer
de ce corps-là. Je suis hors compétition, c’est reposant. » (FB, p. 46) Dans le discours social, il y a
également le mythe populaire que les femmes peuvent plus facilement tolérer la douleur que les
hommes : « Ça commence à faire mal. Il est communément établi que nous, les femmes,
endurons une souffrance que les hommes ne connaîtront jamais. Voilà un trophée que j’aurais
aimé ne pas brandir. » (FB, p. 49) Durant son accouchement, la protagoniste hasarde
cyniquement sa vision féministe de la situation :
Quelqu’un pose deux bandes élastiques sur mon ventre pour contrôler mes
contractions et le rythme cardiaque du bébé. Il ne faut pas bouger malgré la douleur,
et comme le ventre est rond n’est-ce pas, la bande glisse souvent et il faut tout
recommencer. Ce détail me met en colère. Pourquoi personne n’a inventé un moyen
de faire tenir cette foutue bande élastique? Si les hommes accouchaient, on aurait
trouvé une astuce depuis longtemps. Après, la douleur ne me permet plus d’avoir un
point de vue féministe sur la question. (FB, p. 51-52)
Pendant l’accouchement, la femme revient prétendument à sa nature animale que certaines
personnes nomment la femme-lézard.
La femme-lézard
La « femme-lézard » est une expression utilisée 11 fois dans ce texte d’Amandine Dhée. C’est dire
l’importance qu’elle accorde à l’instinct animal chez la mère. Ainsi les douleurs de l’accouchement
font ressortir cet instinct de base animal. Il n’y a plus de discours sociaux qui valent; la nature
l’emporte :
Ma peau s’épaissit, une crête me pousse au sommet du crâne, une femme-lézard
apparaît. La femme-lézard ne parle pas, elle grogne. Elle n’a ni pudeur ni dignité. Elle
veut que le bébé sorte de son ventre. Elle n’a pas peur de chier. Toutes les femmes
chient en accouchant, mais il ne faut pas le dire. Est-ce pour protéger la mère,
l’enfant, ou la société qui rêve d’un accouchement propre? (FB, p. 52-53)
C’est lors des premières tentatives ratées d’allaitement que les premiers signes de la mère indigne
se manifestent : « Avec son terrible regard de nouveau-né, le bébé me juge. Il ne va pas m’aimer.
Quand il pleure, je me fissure. Je ne supporte pas d’être seule avec lui, avec mon manque. […] Me
voilà dénoncée par mon propre corps. Moi, la demi-mère. » (FB, p. 57-58) Il n’y a pas que par son
bébé qu’elle se sent jugée de son manque de compétences en matière d’allaitement. Il y a
également le jugement social de toutes les professionnelles du domaine médical qui viennent
l’examiner : « C’est psychologique, déclare l’auxiliaire de puériculture, c’est psychologique
déclare la sage-femme, c’est psychologique, déclare la pédiatre. Fières de faire état de leurs
connaissances en ce domaine, elles se promènent dans mon inconscient comme dans un jardin
public. » (FB, p. 58) Puis, on lui conseille de suivre son instinct : « N’intellectualisez pas trop,
insiste la puéricultrice. Mon cerveau est devenu un ennemi, un truc encombrant qui m’empêche
d’accéder à ma nature profonde. Le recours aux livres et aux idées est désormais obsolète. La
femme-lézard triomphe. » (FB, p. 58) C’est ensuite le tour d’une amie qui, elle, juge la pratique de
l’allaitement : « C’est des conneries, me dit une amie. Une régression, cette histoire
d’allaitement. » (FB, p. 58) De plus, elle craint que le père aussi la juge comme étant une mauvaise
mère :
Les deux seins coincés dans une trayeuse pour femme, j’ai l’esprit critique au
vestiaire. J’ai perdu mes repères, et l’humour qui tient debout. C’est trop d’un coup,
cette vie. Ça m’engourdit. En attendant, le père nourrit le bébé grâce à une petite
seringue, comme il l’a déjà fait avec des chevreaux. Peut-être que lui aussi se
demande ce qu’il va faire de moi. Une soignante propose de poser des feuilles de
chou sur mes seins, pour décongestionner. Pourquoi pas, au point où on en est,
autant viser l’humiliation totale. Elle se tourne vers le père. Vous êtes d’accord,
monsieur? (FB, p. 59)
C’est son corps, mais on demande à son mari s’il est d’accord. Comme si elle ne pouvait plus rien
décider par elle-même. Non seulement elle a perdu le pouvoir de décision sur son propre corps,
mais en plus elle perd toute dignité physique : « Je suis à moitié nue la plupart du temps. À quoi
bon la pudeur? J’ai trop de corps, j’en ai perdu les contours. » (FB, p. 61) Le discours social et
publicitaire autorisé cache les vérités sensibles sur l’enfantement et les débuts du rétablissement
physique et psychologique de la femme après l’accouchement. Voici un exemple de cette pudeur
dans les publicités; elles montrent généralement des serviettes hygiéniques teintes en bleues
plutôt qu’en rouge, la couleur du sang. Le discours médical atteint son apogée lors des conseils
donnés aux nouveaux parents : « C’est avec le bébé qu’on m’invite à dormir. Sans le père, qui
pourrait l’écraser dans son sommeil. Sans couverture qui pourrait l’étouffer. Et surtout pas sur le
ventre. Nous sommes tétanisés par les messages de prévention. Dans ce monde nouveau, où le
moindre oreiller se révèle une arme létale, nous nous soumettons. » (FB, p. 62) L’humour grinçant
de la narratrice démontre la charge que s’imposent les nouveaux parents qui, même épuisés,
essaient de se conformer à toutes les règles du bon parent. « Pour les premiers visiteurs, je me
fais Vierge à l’Enfant. Le bébé pendu à mon sein, le visage las et heureux. Je me vérifie dans les
yeux des autres. Est-ce qu’ils y croient? Ensuite, le bébé pleure, l’illusion est rompue. Je ramasse
au sol ma dépouille de Mère. » (FB, p. 65) En se confrontant aux regards des autres, la mère se
soumet au jugement social. Elle se sent de nouveau comme une mère indigne. « Si nous ne
répondons pas à ses appels, il rassemble toute l’énergie dont il est capable, et pleure. Un pleur
qui date de la nuit des temps, un pleur de bébé des cavernes, qui s’adresse à la femme-lézard.
Prends-moi. » (FB, p. 65) Lorsque la mère est encore à l’hôpital, elle réagit mal aux interventions
du personnel, pourtant nécessaire à ce stade : « Les soignantes parlent trop fort et leurs mains
sont glacées. La femme-lézard voudrait mordre ces intruses, refuse d’admettre qu’elle a besoin
d’elles. Au coin nursery, je ravale mes larmes face au schéma en six étapes pour le bain du bébé. »
(FB, p. 67) Puis de retour à la maison, elle doit s’ajuster à toutes ces nouvelles responsabilités qui
lui incombent : « M’éloigner. Je prends de longues douches brûlantes. Je me recroqueville sous
l’eau et fais fondre mon corps fatigué. Soudain, j’entends des pleurs, imaginaires. Encore un coup
de la femme-lézard. » (FB, p. 71) Encore cette répétition de l’expression femme-lézard qui marque
bien l’animalité de la situation dans laquelle la femme se retrouve pendant et après son
accouchement. Dhée utilise l’instinct animal de la femme-lézard faisant référence au cerveau
reptilien situé dans le tronc cérébral et uni par l’arrière au cervelet. Cette combinaison de mots
fait référence à la notion de cerveau reptilien propagée dans les années 1950-60 par le
neurobiologiste Paul D. MacLean (1990). Ce cerveau reptilien situé à la base du cerveau actuel, le tronc
cérébral, serait le plus ancien. Cette région du cerveau régit les comportements les plus primitifs
chez l’humain, assurant ainsi ses besoins de base pour la survie de l’individu et de l’espèce. Il est
cependant admis aujourd’hui que le cerveau entretient des connexions neuronales entre toutes
ses parties. Élisabeth Badinter écrit à ce sujet que :
[…] depuis qu’une grande majorité de femmes utilise un contraceptif, l’ambivalence
maternelle apparaît plus clairement et la force vitale issue de notre cerveau reptilien
semble quelque peu affaiblie… Le désir d’enfant n’est ni constant ni universel.
Certaines en veulent, d’autres n’en veulent plus, d’autres enfin n’en ont jamais voulu.
Dès lors qu’il y a choix, il y a diversité des options et il n’est plus guère possible de
parler d’instinct ou de désir universel (2010, 19-20).
La raison serait peu efficace dans la décision de procréer. La décision de ne pas avoir d’enfant
serait elle, plus raisonnée. Il y a également les pressions de la famille, des amis et de la société en
général qui est à considérer. Ne pas avoir d’enfant est souvent discrédité et jugé comme étant
anormal.
Humour et sarcasme
La narratrice adopte une tonalité humoristique et un peu sarcastique au sujet de son nouveau
né : « […] il a l’air d’un boxeur en fin de match » et « [p]ersonne n’a prévenu le bébé pour
l’alternance des jours et des nuits. […] Quand il dort enfin, on se réveille quand même pour guetter
le bruit de sa respiration. Et comme on doute encore, on s’approche pour voir le ventre se
soulever. » (FB, p. 66) La peur d’être indignes, d’être jugés par le personnel médical s’il arrive
quelque chose de grave, porte les parents à agir avec plus de prudence que nécessaire : « Nous
continuons à noter ce qu’il ingère alors que plus personne ne nous surveille. Pour nous sentir de
bons parents et brandir le carnet en cas de problème. » (FB, p. 69) C’est alors qu’interviennent les
médias sociaux, une forme de discours social, quand la mère se met à regarder des tutoriels sur
internet. Elle regarde aussi des vidéos amateurs pour savoir comment font les autres mères pour
allaiter, pour comprendre la meilleure technique, etc. La nouvelle mère se confie : « La plupart du
temps, j’en ressors humiliée. » (FB, p. 73) Évidemment, elle se compare à des mères plus
expérimentées. Elle ajoute sur un ton ironique : « Rien des mouvements électriques des bras et
des jambes, des geysers de pipi, rien de mon désarroi face à ce petit corps. Je le manipule avec
douceur, ou plutôt je tords son bras le plus tendrement possible. » (FB, p. 73) La protagoniste se
sent encore comme une mère indigne. Le discours social sur internet n’a pas l’effet rassurant
escompté pour la jeune mère.
Pourtant, la nouvelle mère écrit : « Ça m’allège de voir le monde avec les yeux du bébé. Il est un
fulgurant remède au cynisme. » (FB, p. 77) Le moment présent prend tout son sens lorsqu’il est
question de prendre soin d’un bébé. Le cynisme social n’a plus sa place dans la vie de cette femme,
il ne l’atteint plus. La protagoniste s’adapte tranquillement à sa vie de mère : « Pour l’instant, je
parle encore de moi à la troisième personne. Je suis maman comme une plaisanterie, un
malentendu jamais dissipé. » (FB, p. 77) Puis, arrive le temps où elle se sent comme une bonne
mère, pour une fois. Elle décide d’en profiter :
Fini la femme brouillon, grâce à lui, j’ai droit à un capital sympathie d’emblée. On ne
manque pas de souligner à quel point mon enfant est beau et éveillé, et je souris à
mon tour, ravie d’une telle sagacité. S’ensuivent des micro-discussions passionnées
sur le sommeil, les dents et le bain, qui m’effaraient il y a quelques mois à peine. Le
bébé est un redoutable accélérateur de lien social. Il fait son entrée dans notre
société de performance. Tous ses voyants sont au vert et je m’attribue ses progrès
par capillarité. Il n’est que promesses, un doux baume sur mes propres ratés. (FB,
p. 79-80)
La norme sociale
Le discours des autres n’est donc pas toujours négatif. Il suffit d’entrer dans la norme sociale, de
progresser selon ce que la majorité pense du comportement de ce que doit être une bonne mère,
concrétisé par la bonne santé et le bon comportement de l’enfant. Malgré tout le bébé prend
toute la place. La narratrice l’exprime ainsi : « Je me dilue comme du lait en poudre. Je ne
m’appartiens plus. J’ai besoin de sortir du corps, de stimuler mon intelligence. Sinon, comment
tenir debout? Je tente d’écouter une émission de radio avec le bébé, je tente de lire un roman
avec le bébé. Ça ne marche jamais. Le bébé vortex aspire tout. » (FB, p. 84-85) La société ne peut
assumer financièrement toutes les tâches et les heures consacrées à prendre soin d’un nouveau
né. C’est pourquoi la mère est laissée à son rôle : « Larousse l’affirme, mère et bébé sont en
fusion. Après tout, c’est bien de son ventre qu’il vient, non? La mère est irremplaçable, et ça
tombe bien, personne ne veut la remplacer. La société adule la femme-lézard, la hisse sur un
piédestal pour mieux la faire taire. » (FB, p. 87) La narratrice dénonce la norme sociale, les
injonctions de la société, celle-là même qui véhicule une vision épuisante de la maternité parfaite
et épanouissante et qui enferme les femmes dans les clichés du papa et de la maman. « Ça me
terrifie, cette histoire. J’y vois un complot contre les femmes. Une façon de les coincer avec le
meilleur prétexte au monde : l’épanouissement de l’enfant. Les femmes devraient toujours se
méfier quand on leur accorde un monopole. » (FB, p. 87) Elle réfléchit alors à la question des
femmes engourdies par leur maternité récente : « Le travail gratuit et invisible des femmes, cette
merveilleuse manne. […] La société nous piège tout le temps avec les combats qu’elle s’imagine
avoir gagnés. » (FB, p. 89) Elle ajoute sur un ton ironique à la limite du cynisme : « Il paraît que les
rôles non sexués, ça fout en l’air les fondements de notre société. Tant mieux, on en créera
d’autres. » (FB, p. 90) Puis, elle aborde son désarroi face aux activités qu’elle tente de reprendre :
Je m’évertue à emmener le bébé à des rencontres littéraires et manque de l’étouffer
chaque fois qu’il émet un couinement. J’aimerais le déposer à une consigne, le ranger
dans une étagère, l’accrocher au portemanteau. Montrer aussi que malgré la
créature scotchée à ma poitrine, mes kilos en trop et la poussette qui encombre le
passage, je n’ai rien perdu de mon acuité. Certes, je n’ai rien lu depuis plusieurs
semaines, et mon actualité est rythmée par les biberons. Mes livres sont abîmés, non
parce que je les lis, mais parce que je les ouvre et les referme toutes les dix minutes,
les corne à la va-vite, les pose tranche ouverte, les oublie dans un coin, marche
dessus. De toute façon, les gens me parlent davantage de mon bébé que de
littérature. Je le prendrais presque mal. Croient-ils que je ne suis plus dans le coup?
Voudraient-ils me réduire à n’être qu’une maman? (FB, p. 91-92)
Elle se confie à ses lecteurs, surtout des lectrices, sur ce que le discours de la plupart des écrivains
masculins raconte sur l’écriture et l’impossible harmonie avec la maternité : « Le poète est formel,
écriture et vie de famille sont incompatibles. Les contraintes domestiques ne conviennent pas à
l’écrivain ivre de liberté. Je me braque, crie au cliché. Cite les écrivaines qui ont des enfants […]. »
(FB, p. 95) Mais elle avoue se sentir perdue :
[J]e ne peux pas nier que j’ai égaré mes propres rituels. Qu’ai-je fait de mon
imaginaire ces derniers temps? Il ne suffit plus que je m’enferme dans mon bureau.
Il faut retrouver de l’espace à l’intérieur. Où prendre le temps de tâtonner? Mon
cerveau est colonisé. Même absent, le bébé m’accapare. La femme-lézard se fiche
de la littérature. (FB, p. 95-96)
Par ailleurs, la narratrice constate que son corps a changé depuis sa grossesse et son
accouchement : « J’enfile mes slips noirs comme un uniforme. Je suis saturée de mon corps. De
ce ventre toujours gros mais vide, de mes seins traumatisés. Je veux bien le nourrir, le laver et
l’habiller, mais qu’il ne demande pas une minute d’attention supplémentaire. » (FB, p. 99)
Évidemment, la nouvelle mère ne peut s’empêcher de se comparer à celles qui ont mieux réussi
qu’elle à préserver leur apparence après une grossesse :
Sur les réseaux sociaux, une starlette envoie un selfie quatre jours après son
accouchement. Pose sexy, petite culotte, ventre ultra plat. Pas un corps de bobonne.
Je la trouve pathétique de s’agripper ainsi à son statut d’objet sexuel, mais d’un autre
côté je la comprends. C’est une façon de dire que son corps lui appartient, qu’elle
baise encore, qu’elle est en vie. Mon corps à moi est-il encore capable d’érotisme?
(FB, p. 100)
Cette image irréaliste de la nouvelle mère observée sur les réseaux sociaux lui envoie le message
d’être inadéquate en tant que femme puisqu’elle ne réussit pas à préserver son corps de jeune
femme comme d’autres semblent être capables de le faire. Le discours social passe également
par des visions plus concrètes de la nouvelle vie que doivent assumer les mères. Parfois les
témoignages sont aidant, mais souvent ils sont nuisibles à l’estime de la nouvelle maman. De plus,
la relation avec sa mère n’est pas adéquate et cela ne s’arrange pas après avoir eu un enfant
comme on le lui a fait croire. C’est sa mère à elle qui a été une mauvaise mère :
Chez ma mère, je m’immerge peu de temps, je manquerai bientôt d’air. Je donne des
nouvelles du bébé, du travail, de la maison, épuisée de simuler tant de normalité.
J’essaie de sourire, de me concentrer sur le présent. Je veux lui donner un peu de la
magie du bébé, vivre avec elle le happy end d’un scénario mal embarqué. Il paraît
que lorsqu’on a des enfants, on pardonne à ses propres parents. C’est faux. Je lui en
veux encore plus. Chaque fois que je donne, je me souviens que j’ai manqué. (FB,
p. 111)
La protagoniste sait qu’être un bon parent est d’être conscient de ses propres blessures d’enfance
pour ne pas les infliger à ses enfants et ainsi éviter de perpétuer la transmission des fragilités et
des déséquilibres familiaux. Le marketing est une forme de contrôle social fait pour encourager
les dépenses de ceux, les parents en l’occurrence, qui se sentent toujours coupables de quelque
chose. Dhée l’illustre ainsi : « C’est peut-être ça être mère. Consoler le bébé de ses propres
chagrins. Les fabricants de vêtements le savent bien. I am happy, proclame son sous-pull. » (FB,
p. 122) Mais elle revendique le droit d’être une mère imparfaite malgré tout ce qui est dit, écrit,
publié… :
Il y a quelque temps, une liste des 10 choses à ne surtout pas dire à son enfant
circulait sur les réseaux sociaux. J’ai appris que lorsque les besoins relationnels de
l’enfant ne sont pas satisfaits, cela malmène ses circuits cérébraux, provoque une
détresse du système nerveux et inonde son corps d’hormones de stress. Je me vois
déjà, après une journée pourrie, me retourner toute la nuit dans mon lit parce que
j’ai dit, Tu m’énerves (phrase n°8) à l’enfant. (FB, p. 123-124)
Elle est de nouveau submergée par le jugement social. Le rapport à la mère de la protagoniste est
toujours présent. La filiation, la transmission de la tristesse est-elle évitable? Finalement, la
protagoniste se demande s’il est possible, pour elle, d’arrêter de transmettre la souffrance
familiale à la génération suivante.
Le discours social sur la famille est également façonné par tout ce qui est traditionnellement relié
aux mythes et aux légendes, comme le Père Noël, ainsi que par les comptines et les histoires
destinées aux enfants : « Longtemps relégués dans un coin de notre cerveau, marionnettes,
escargots et pirouette cacahuète font un retour triomphal. Il paraît qu’à notre insu, nous gardons
en mémoire une centaine de comptines, un patrimoine où tremper les enfants, des meuniers
endormis aussi improbables que des souris vertes. » (FB, p. 75) Ce patrimoine culturel destiné aux
tout-petits est ici tiré d’un texte français et ressemble énormément à celui du Québec. Cet
héritage s’est donc transmis au-delà des mouvements migratoires.
Dans La femme brouillon d’Amandine Dhée, l’autrice dévoile sa façon d’être indigne en
utilisant des situations de la vie quotidienne d’une mère. Elle donne presque des trucs pour
éviter d’être une mère parfaite. Elle se fait un plaisir de répondre par la négative aux
demandes constantes de la société de ce que doit être une bonne mère. D’autres textes
présentent une version humoristique d’un discours social sur la mère indigne. Il y a, par exemple,
les livres québécois Les Chroniques d’une mère indigne, volume 1 (2007) et 2 (2009) de Caroline
Allard et son pendant français qui s’intitule Mères Indignes, Grands tracas et petits plaisirs de
mamans de Nadia Daam, Emma Defaud et Johanna Sabroux (2011). L’écriture ironique joue un
rôle thérapeutique pour les autrices. Cette ironie cherche aussi à créer un sentiment de solidarité
entres mères indignes.
1Amandine Dhée, La femme brouillon, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2018 [2017].
Élisabeth Badinter, L’Amour en plus, Histoire de l’amour maternel (XVIIe-XXe siècle), Paris, Flammarion,
2010 [1980]
Paul D. MacLean, Roland Guyot, Les trois cerveaux de l’homme, Paris, Robert Laffont, 1990.
Boucher, Andrée (2026). « La mère indigne dans La femme brouillon (2017) d’Amandine Dhée ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/la-mere-indigne-dans-la-femme-brouillon-2017-damandine-dhee], consulté le 2026-04-19.