Malgré leur statut dans la société actuelle, un bon nombre de femmes ressentent une forte pression sociale et familiale pour concevoir un enfant. Certaines femmes expérimentent une telle souffrance psychologique devant le fait de ne pas réussir à concevoir qu’elles sont prêtes à tout essayer, au péril de leur santé, pour augmenter leurs chances de succès. Les femmes confrontées à une épreuve semblable veulent poursuivre jusqu’au bout la procédure médicale pour ne pas avoir à regretter de ne pas avoir tout essayé pour avoir un enfant. Dans Épiphanie, confession (2019), Myriam Beaudoin évoque la quête d’une femme afin d´être « mère à tout prix » et raconte toutes les démarches entreprises dans l’espoir de réaliser son rêve, qui la mènera finalement vers l’adoption. Ce texte est à la fois une confession écrite sous forme de roman et le récit initiatique d´une épiphanie, comme le début du petit poème mis en exergue nous l’indique : « Ce roman est pour toi Antonina Épiphanie. » (É, p. 7).
Du discours social au drame de l´infertilité
À l’aube du XXIe siècle, le rapport à la procréation connaît de profondes transformations. La sociologue Laurence Gavarini, qui a publié plusieurs ouvrages sur les enfants, notamment La passion de l’enfant (2001), a remarqué que dans les sociétés occidentales, les taux de natalité sont très bas et en contrepartie, il n’y a jamais autant été question de « désir d’enfant » dans les médias, dans les discours, etc. Gavarini explique ce paradoxe par le fait que le désir d’enfant « est apparu sous sa forme actuelle avec la maîtrise de la fécondité. En fait, la ‘‘pression à la maternité’’ et, d’une certaine manière, le désir d’enfant se sont davantage généralisés dans la période contemporaine que dans les périodes antérieures » (Gavarini, 2002). Elle ajoute :
La baisse générale de la fécondité dans les sociétés occidentales a eu pour effet que l’enfant est devenu plus précieux. Geneviève Delaisi disait, dans un ouvrage qui est déjà ancien, que l’enfant est d’autant plus désiré qu’il se fait plus rare. Aujourd’hui, le fait de rester sans enfant, « nullipare » comme disent les démographes, est considéré comme pratiquement « hors-norme ». Le nombre d’enfants par femme en âge de procréer a régressé ces dernières années, et c’est essentiellement à cause de la réduction de la taille des familles. Car le nombre de femmes sans enfant a aussi considérablement diminué. (Gavarini, 2002)
La maternité fait partie de la vie privée, mais elle est également une fonction sociale importante, car elle pourvoit au renouvellement des générations. « À l’enfant désiré le meilleur est dû, non pas seulement dans la vie privée mais aussi dans la cité et dans le monde. Celle qui enfante s’implique dans la vie politique non seulement comme femme, mais en plus comme mère. » (Knibiehler, 2002, p. 122) Le projet d’avoir un enfant est souvent ressenti par les femmes de cette manière :
À un moment on a 32 ans et bam! les hommes qui se succèdent, les voyages qui s’enchaînent, le vin avec les amis et le boulot qui prend trop de place n’ont plus de sens. C’est là, alors qu’on a tout à coup l‘impression d’avoir fait le tour et que notre jeunesse s’étiole doucement, qu’on se met à imaginer la suite. Et un matin, après des mois de questionnement peut-être, c’est là et ça prend toute la place : on n’a plus envie de ne penser qu’à soi, on a envie de donner à quelqu’un d’autre, de sentir que quelque chose existera après soi et de partager ce qu’on a appris de la vie, des hommes, des voyages, des amis. Parce que sinon, à quoi tout cela pourrait bien servir? (Leduc, 2021, p. 93)
Cette façon de penser est devenue très courante aujourd’hui. En dehors des pressions familiales et sociales, Swigart a interrogé des femmes sur les raisons qui les ont encouragées à vouloir un ou plusieurs enfants : « […] peur d’une vieillesse sans enfants, vide insupportable; désir d’immortalité; recherche d’un sens à la vie; désir de retrouver, même chez quelqu’un d’autre, l’innocence de la jeunesse » (Swigart, 1992, p. 92). Dans un entretien avec la sociologue Laurence Charton, la journaliste québécoise Véronique Leduc lui demande pourquoi le désir d’enfant peut être si fort. Elle répond que le désir « est associé à un manque. Ce n’est pourtant pas forcément l’enfant qui manque; ça peut parfois être le désir de grossesse ou le désir de vivre une expérience qui peut être vue comme exceptionnelle, par exemple. On peut aussi vouloir atteindre un idéal de vie qui passe par le rêve d’une famille » (Leduc, 2021, p. 175). Charton explique également ce que représente la « norme procréative » dans la société actuelle :
Ce sont les représentations de ce qu’on considère comme idéal ou comme le bon moment pour avoir un enfant. Avant 20 ans, on dit d’une femme qu’elle est trop jeune. Après 40 ans, elle est trop vieille. C’est pourquoi plusieurs commencent à ressentir ce désir d’enfant dans la trentaine. Ensuite, il y a les bonnes conditions : être en couple stable, avoir terminé ses études, avoir une sécurité d’emploi et financière, avoir une maison… On veut aussi trouver un partenaire qui sera un bon père ou une bonne mère. La norme procréative touche aussi tout ce qui entoure le nombre « normal » d’enfants, qui est souvent de deux. Nos représentations sont guidées par des normes sociales. (Leduc, 2021, p. 177-178)
Il existe d’autres raisons possibles au désir d’enfant, par exemple, la pression du marché. Le bébé fait vendre, il est présent partout dans les médias et les publicités. Une quantité impressionnante d’ouvrages s’écrivent sur l’art d’éduquer un enfant, comment bien le nourrir, etc. Les couples inféconds ne sont pas en reste, puisqu’ils sont soutenus et encouragés à concevoir par la médecine moderne qui leur donne beaucoup d’espoirs, pas toujours réalisables. Il y a un nouveau rapport à la procréation, aux désirs qui doivent être comblés rapidement dans la culture actuelle. Il en résulte que des femmes qui n’arrivent pas à être enceintes dans les mois qui suivent l’arrêt de la contraception se sentent coupables. Se croyant stériles, elles paniquent et ont recours à une assistance médicale à la procréation sans délai. Les mécanismes biologiques de la fécondité échappent à la volonté humaine, « au point que la crainte d’une infertilité, même transitoire ou occasionnelle, suscite une angoisse identitaire. […] La procréation est l’une des promesses de l’espèce. Elle est à la fois l’avenir de l’individu et son espoir d’immortalité » (Bydlowski, 2008, p. 29). Par ailleurs, les femmes considèrent cette promesse de leur fertilité comme un dû naturel. « Devant la résistance du corps à l’accomplir, souffrance et impatience ne vont cesser d’augmenter au fil de l’attente, surtout si le bilan clinique et les examens complémentaires ne révèlent aucune anomalie majeure que la médecine peut corriger simplement. » (Bydlowski, 2008, p. 88) Les couples infertiles et les femmes en particulier, l’expriment ainsi :
« je veux un enfant à tout prix », « un enfant ou la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » ou encore : « un enfant ou mourir ». […] La douleur morale qui s’exprime en infertilité témoigne surtout d’une vive blessure narcissique : la gestation qui se dérobe paraît l’étape la plus désirable qui soit, l’accomplissement narcissique absolu, le signe de cette complétude parfaite à laquelle toute femme a droit. (Bydlowski, 2008, p. 88)
Le prologue d´ Épiphanie, confession relate la découverte de son infertilité par la narratrice à vingt-cinq ans, l’âge idéal pour concevoir un enfant. Elle et son conjoint N. désirent fonder une famille. Pourtant, tout ne se passe pas comme elle l’a prévu : « [N]ous étions amoureux, jeunes, j’étais au pic de ma fertilité, nous allions faire un, deux, trois enfants, pourquoi pas. » (É, p. 11) Mais à la suite de nombreux insuccès, la protagoniste a entrepris des démarches pour maximiser ses chances de procréer : « J’appliquai […] certains principes publicisés dans les revues féminines : inscrire dans le calendrier les jours fertiles; prévoir des relations plusieurs fois par semaine, mais pas trop pour ne pas faire chuter le nombre de spermatozoïdes […]; mettre un oreiller sous mes hanches pour les guider vers le col utérin. » (É, p. 11-12) Son souhait n’est pourtant pas exaucé :
Ça tardait un peu, pas mal. Nous dépassâmes bientôt la moyenne de temps que met un couple dans la vingtaine à concevoir. Et tandis que N. et moi évitions de plus en plus le sujet, autour de moi, mes amies mes collègues mes sœurs mes connaissances donnaient naissance et partageaient sur les réseaux sociaux des photos artistiques […] de bébés parfaits. Mes lectures l’annonceraient bientôt : ma fécondité venait de commencer à décroître. (É, p. 12)
Elle écoutera ensuite toutes les suggestions de son entourage pour encourager sa fertilité déficiente, même le beau-frère de sa nouvelle voisine, une « mère-hyperfertile-naturopathe-yogiste-végétarienne » (É, p. 13). Le discours social pour ne pas dire la pression sociale était déjà en marche. « C’est ainsi que je me suis engagée dans un labyrinthe de kilomètres et de parcomètres, de bus et de métros, d’interventions, de diagnostics, de touchers, de granules, d’arômes, dépensant le salaire que ramenait N. » (É, p. 13) L’écrivaine utilise alors la forme poétique pour visualiser sa détresse :
« Le parcours du combattant ne faisait que
débuter.
Il ressemblerait à un jeu Serpents et échelles
où il n’y aurait
pendant plus de dix ans
que des serpents. » (É, p. 13)
Cette allusion au jeu Serpents et échelles comme métaphore de sa vie, indique que cette dernière avance et recule dans ses démarches sans jamais aboutir au résultat escompté. Cette constatation tragique termine le prologue de ce livre.
Le premier chapitre d’Épiphanie, intitulé PARTIE I, concerne la consultation d’une multitude de spécialistes en tous genres pour aider la protagoniste à devenir enceinte. Même la voisine, à qui elle a confié ses problèmes de conception, participe au discours social en vue de l’aider dans sa quête. M. Maurice, un médecin spécialiste de l’infertilité, un autre des contacts de sa voisine, lui explique : « Vous savez, ce n’est pas parce que vous êtes jeune, que votre mère a eu quatre enfants sans difficulté, qu’elle est elle-même la dix-septième d’une belle grande famille, que votre sœur a eu des jumeaux, que vous avez, vous, une fertilité saine et suffisante pour concevoir. » (É, p. 19) La généalogie n’est donc pas la réponse à tout. Le thérapeute lui reproche sa trop grande émotivité et son angoisse ce qui serait le cocktail parfait contre la fécondité. Bientôt, son désir d’enfant devient une obsession et les résultats négatifs à ses tests de grossesse sont ressentis comme une injustice sociale.
Puis, la médecine chinoise, l’acupuncture devaient traiter le vide à l’intérieur d’elle ainsi que l’impact des émotions. Il lui est expliqué que : « Les gens qui souffrent de problèmes de fertilité éprouvent souvent de la colère face à ceux qui conçoivent facilement […] ». (É, p. 37) Elle rencontre ensuite une herboriste, pratique le Qi Gong et découvre la réflexologie par le conjoint d’une ancienne amie du primaire rencontrée par hasard dans le métro, lors de ses nombreux déplacements pour contrer son infertilité. Autant dire qu’elle a tout essayé avant de s’engager dans des traitements médicaux officiels. Désespérée, la narratrice se confie :
« Chaque fois que je reviens lasse
stérile
d’une chasse à toi
me prend l’envie de voler l’enfant que je
croise dans les grands parcs
verts et blancs. » (É, p. 41)
Cette dernière phrase fait partie d’un poème en prose de l’écrivaine. La protagoniste cherche à travers tous ses déplacements à combler le vide ressenti par son infertilité chez des guérisseurs, plus ou moins charlatans. Il lui est conseillé de vérifier, dans sa famille, « le fardeau héréditaire d’infertilité légué d’une femme à une autre » (É, p. 44). Elle doit également considérer comment sa propre mère a vécu sa grossesse, son accouchement ainsi que la première année qu’elle a eu avec elle.
Dans le deuxième chapitre d’Épiphanie, c’est vers la clinique de fertilité que le couple se décide finalement à aller prendre un premier rendez-vous. Le verdict tombe; l’infertilité est inexpliquée. Un processus s’enclenche : l’hormone qui déclenche l’ovulation, les traitements d’insémination artificielle, et si ce n’est pas concluant, ils offrent la fécondation in vitro. Malgré tout, le discours social continue : « C’est psychologique, arrête d’y penser : tu nuis au processus! me lance une connaissance écervelée, enceinte. » (É, p. 53) Une autre donne ses conseils :« Faites le tour du monde tant que vous n’avez pas d’enfant! Vous pouvez aussi garder les miens, ils sont exaspérants! profère une extraterrestre. » (É, p. 54) La protagoniste s’adonne à la biologie totale, pratique la pleine conscience : « Centrer mon attention sur l’instant… vide et sur ce que je suis… une femme infertile. » (É, p. 55) Un an passe et c’est son obsession de la maternité qui la garde vivante. Cependant, le discours social persiste : « Détends-toi! Viens au 5 à 7! […]. Massage Reiki et lecture de blogueuses en processus de FIV. Des centaines de pages entièrement féminines, qui me soutiennent comme un filet. […] Ne t’inquiète donc pas, ça va marcher, dit celle qui n’y connaît rien et qui est tombée enceinte avec un stérilet. » (É, p. 56) Par leurs paroles encourageantes et souvent naïves, tous ces gens pensent l’aider, mais en fait ils ne font que l’exaspérer.
Dans sa confession, Beaudoin décrit en détail les étapes de la fécondation in vitro jour après jour, ainsi que les conséquences dans la vie de la patiente et de N., le futur père. Son personnage principal poursuit ses rendez-vous en médecine alternative en même temps que ceux de la médecine traditionnelle. La protagoniste résume la situation ainsi : « Je suivais assidûment les enseignements des thérapeutes, supportais méthodiquement les injections d’hormones matin et soir avec toutes les précautions dictées par le protocole de la clinique de fertilité. » (É, p. 62) Elle ajoute : « Non fumeuse, diète optimale, j’étais prête pour enfanter, et surtout c’était MON tour. » (É, p. 62) Après la transplantation d’un embryon dans son utérus, elle a vécu un début de grossesse imaginaire, puisqu’il n’y eut jamais de véritable implantation de l’embryon dans l’utérus. À bientôt quarante ans, la protagoniste explique que « [c]et appel venait clôturer plus de dix ans passés à être occupée, obsédée à mettre au monde un enfant qui ne voulait pas naître de moi. À chercher une fertilité dans une infertilité inexpliquée auprès de thérapeutes, de spécialistes, qui m’avaient coûté aussi cher que l’aurait été une adoption à l’international. » (É, p. 65) Toutes ces années à espérer devenir enceinte, elle les avait vécues ainsi :
J’avais vu mes sœurs, une à une, devenir enceintes, j’étais allée à l’hôpital, avais embrassé, empathique, des parents rouges de bonheur, leur avais offert de larges bouquets de fleurs. J’avais vu mes cousines, mes petites-cousines, des connaissances, des voisines, des femmes plus jeunes, égales à moi, plus âgées, vivre une grossesse, goûter au congé de maternité, retourner au travail, retomber enceintes. J’étais devenue plusieurs fois tante, quelques fois marraine, gardienne de mes nièces, on se confiait à moi […], je partageais avec générosité leur difficulté, leur bonheur infini, rêvé, d’être mère. (É, p. 63-64)
Puis, certaines personnes lui ont envoyé des fleurs et des mots d’encouragements. Elle décrit les réactions de son entourage : « Plusieurs, souvent des mères, pour me soulager me faire changer d’idée me sauver la peau, m’avaient conseillé d’oublier cette quête vers la maternité. […] La maternité se situait aussi dans d’autres domaines. Je devais être courageuse. Tourner la page… » (É, p. 66) Épuisée physiquement et souffrant de détresse psychologique, la protagoniste expérimente des crises d’anxiété. Elle décide finalement d’arrêter de s’acharner et au lieu de se suicider, elle pousse les portes des Recluses Missionnaires pour y faire une retraite.
La PARTIE 3 de ce texte est consacrée à la recherche, par le personnage principal, de l’explication de sa souffrance de ne pas vivre la maternité. Une religieuse du monastère, sœur Thérèse, ouvre le parloir pendant la retraite des pensionnaires de passage. Sans connaître la cause de sa douleur, elle expose sa vision de la vie à la protagoniste : « Quand on est devant un échec, ou qu’on a l’impression de vivre une grande injustice, ou qu’on ne discerne pas la lumière de la noirceur, c’est que le Seigneur nous réserve quelque chose de meilleur. » (É, p. 75) C’est alors qu’elle rencontre sœur Angéline dans le couloir, où vient d’être livrée une peinture représentant Moïse sauvé des eaux. La vieille religieuse de cent vingt ans lui explique le tableau et repart en murmurant : « C’est bien trop beau tout ça […]. » (É, p. 83) C’est une révélation pour la jeune femme. La narratrice écrit : « Ça a fait CLIC. Clic comme ce jour où j’avais onze ans et que j’ai débarqué sur la terre rousse de Kigali, où j’allais passer mon adolescence et commencer à écrire. […] Clic comme ce jour où je suis entrée dans la classe et que j’ai aperçu l’enfant au manteau bleu qui s’appelait Hadassa. » (É, p. 83) L’autrice émerge ici, puisqu’elle parle d’un livre qu’elle a déjà publié en 2006, Hadassa. En plus du titre du texte étudié ici, contenant le mot confession, cela confirme bien que la narratrice et l’autrice sont une seule et même personne. La protagoniste ressort de son expérience au monastère, où elle a vécu son propre sauvetage. Son idée est faite, elle optera pour l’adoption. Elle tourne effectivement une page.
La PARTIE 4 du texte de Beaudoin entraîne le lecteur dans les dédales d’une première adoption qui n’a pas pu être réalisée, car elle ne répondait pas aux critères de base de la demande d’adoption des parents adoptifs. La culpabilité de ne pas avoir été capable, ou à la hauteur du cas difficile qu’était l’enfant qu’on leur avait d’abord confié a été une vraie torture pour le couple de futurs parents. L’histoire débute comme suit : une employée de la Direction de la protection de la jeunesse leur annonce que c’est leur tour, qu’un enfant est prêt pour eux, « un poupon de quarante jours à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont… mais qu’avant de nous emballer il fallait connaître le cas dans tous ses détails » (É, p. 92). Mais après avoir donné leur accord, ils réalisent que tout n’est pas aussi simple. La santé du bébé semble compromise et la travailleuse sociale le fait examiner à l’hôpital avant le placement. Le doute s’installe et les nouvelles ne sont pas bonnes. L’enfant est atteint d’un problème de santé au-delà de ce dont le couple avait convenu et signé dans le formulaire d’adoption. Cette petite fille, nommée par sa mère Luna Grâce, n’est donc pas pour eux. La narratrice raconte : « Pendant deux heures trente, sous les néons du local où le diagnostic médical se faisait attendre, j’avais retenu contre moi et du mieux que je pouvais l’enfant qui se débattait. […] Mais rien ne pouvait me décourager. » (É, p. 99) Un médecin, le visage impassible, vient les informer de la gravité du diagnostic : « Les examens ne pouvaient pas conclure avec certitude, à cause de l’âge du nourrisson, mais on avait plusieurs indices – les convulsions, l’hypotonie, la révulsion oculaire, l’absence d’intérêt ou de contact avec l’autre –, qui présageaient un avenir trouble. » (É, p. 101) La protagoniste accuse le coup :
J’avais failli échapper le bébé. Les mots « déficience mentale », « possible trauma intra-utérin », « soins spécialisés à long terme » lacéraient mon cordon avec une lame mal aiguisée. Pendant que la cigogne réfléchissait déjà à un autre couple volontaire et capable de relever le défi que présentait ce type d’enfant, N. m’enlevait Luna Grâce des bras et la confiait à l’infirmière, qui affichait une mine très basse. Engourdie par la douleur, j’avais laissé N. me soutenir jusqu’à l’escalier de secours. (É, p. 101)
Se sentant probablement coupable, même si le couple s’était au préalable mis d’accord sur les conditions d’une adoption, la narratrice clôt cet événement avec Luna Grâce en confessant : « Longtemps après, j’ai continué de croire que le travail de la guérir, de la secourir, me revenait à moi. » (É, p. 102) Le couple parvient tant bien que mal à passer par-dessus leur souffrance.
La PARTIE 5 du livre commence par confirmer la culpabilité de n’avoir pas pu garder Luna Grâce. Malgré le désespoir ressenti, les disputes entre les conjoints sur la façon de vivre la situation, la chambre de l’enfant à venir reste fermée : « […] N. hurlait que c’était comme si un enfant mort l’avait habitée. Que je nous plaçais dans le deuil d’un fantôme mort-né. Que cet espace devenait tabou, matière à divorce. Comme l’infertilité. Comme un accident mortel qu’on aurait pu éviter. » (É, p. 108) La protagoniste a du mal avec la culpabilité et même la honte de n’avoir pas insisté pour ramener l’enfant handicapée chez elle; pour en prendre soin, malgré tout. La narratrice conclut pourtant : « Nous n’étions, nous ne sommes pas assez forts pour elle. » (É, p. 112) Elle se rend à l’évidence et le temps lui donnera bientôt ce qu’elle espère.
La dernière partie, soit la PARTIE 6 de la confession de cette future mère, commence par l’admission par la protagoniste que Luna Grâce « a été le dernier barrage avant que puisse jaillir ma vie rêvée de maternité et de nous » (É, p. 117). Enfin, un autre enfant de la DPJ se présente au couple en attente. Cette fois sera la bonne. La dédicace du début du livre confirme de nouveau le fait que l’autrice et la protagoniste sont une seule et même personne : « Ce roman est pour toi, Antonina Épiphanie. Pour te raconter combien je t’ai rêvée. Et pour que tu me pardonnes de ne pas avoir su t’enfanter de ne pas avoir été à la hauteur de te mettre au monde. » (É, p. 7) La jeune mère se culpabilise encore, car elle demande à sa fille de lui pardonner, mais elle est reconnaissante à la vie de lui avoir donné cet enfant et par ricochet à celle qui a abandonné l’enfant. Elle l’exprime ainsi :
Ne t’ayant pas nommée, elle nous aura donné ce privilège inestimable de te faire advenir au monde en te baptisant. Ton premier prénom a été choisi en mémoire de ce grand-père qui t’a attendue comme il a pu en jouant de l’harmonica face au grand saule pleureur. Ton deuxième, symbolique, est le nom que l’on donne à cette fête religieuse du 6 janvier, ce jour extraordinaire où nous avons su que le cœur d’une enfant prête à être confiée battait dans un institut à quelques kilomètres du fleuve. (É, p. 123)
La jeune mère donne une nouvelle filiation à cette enfant. De plus, elle s’engage à garder et à transmettre les informations qu’elle a reçues : « De ton naufrage, tout ce que j’ai pu sauver, et que je te lègue ici, intact, est ce que nous ont transmis les préposés puis l’intervenante sociale impliquée dans ton dossier. » (É, p. 123) Il lui est expliqué que les enfants adoptés viennent avec des « valises racines » (É, p. 129) qui prennent beaucoup d’espace : « La cigogne me dit que les bébés adoptés arrivent avec une tonne de valises invisibles données en legs par les premiers parents. Que les cadenas n’ont plus de clés, qu’on ne voit que quelques étoffes qui sortent des caisses éventrées, pleines à craquer. » (É, p. 129) La protagoniste se projette dans le futur, car elle sait qu’elle sera pour toujours sa nouvelle mère :
Un jour, tu demanderas. Si j’étais si magnifique, si alerte, pourquoi alors ma mère ne m’a-t-elle pas gardée? Avec ce questionnement inscrit en toi viendra sans doute cette profonde et tragique conviction de ne pas avoir été assez bonne, assez forte pour que ta mère ne t’abandonne pas, et aussi la peur de nous décevoir, de décevoir tous ceux qui t’aimeront éperdument. […] [T]a mère biologique vivait sans doute un déséquilibre si grand qu’il lui aurait été impossible de prendre soin d’un bébé de quatre livres, en plein hiver, sans toit au-dessus de vos têtes. Elle a pris la décision de te confier au personnel infirmier. Elle a eu raison : le panier d’osier m’était destiné, je t’y ai trouvé dix-neuf jours plus tard, toi, ma belle enfant miraculée, que j’avais attendue plus de quarante ans. (É, p. 125)
La narratrice fait ici référence à Moïse sauvé des eaux, dans un panier d’osier. Plutôt que d’adopter un enfant à l’étranger, comme il lui avait été maintes fois conseillé, elle a été guidée par la détresse parentale aperçue dans son quartier. L’autrice raconte les raisons de son choix : « Au coin de ma rue un être qui a faim, qui a peur, qui aime ses parents plus que tout au monde, attend, le visage caché dans les mains. Au coin de ma rue, sans que je m’en rende jamais compte, des histoires troubles m’ont inspirée et menée à toi, bébé miracle de quatre livres sauvé des eaux par la DPJ. » (É, p. 131) Elle a préféré suivre une autre voie en mettant de l’avant ses propres valeurs et a finalement été récompensée.
L’Épilogue raconte les débuts de la vie de l’enfant. La narratrice apprend par hasard, en allant visiter sa sœur mariée à un Italien, que sa fille a également des origines italiennes du côté de son père. Selon la protagoniste, par son comportement chez sa marraine en Italie, la petite fille semble pressentir une partie de ses origines : « À neuf mois […], tu voulais tout explorer de fond en comble. […] Tu exigeais d’être dehors, qu’on te présente au monde. […] Peut-être instinctivement étais-tu attirée par tes origines italiennes. » (É, p. 134-135) Cependant, le lecteur n’a pas accès aux informations sur l’origine italienne de l’enfant. La narratrice explique les raisons du choix de sa sœur, qui habite en Italie avec son mari, comme marraine de son enfant : « Je l’ai choisie comme marraine pour que tout de suite ce lien te permette de grandir sans frontière, mais surtout parce que ma sœur vit dans un monde guidé par cette foi que je ne peux t’offrir parce que j’en suis totalement privée. » (É, p. 134) Une foi dont la protagoniste se dit dépourvue, mais qu’elle souhaite pourtant que son enfant possède pour la guider dans sa vie. Sans avoir la foi religieuse, la mère éprouve tout de même une autre forme de foi. Elle l’exprime ainsi : « Tu es la paix en moi, ta naissance chez moi a fait entrer la foi d’être enfin arrivée à l’essentiel, être ta mère. » (É, p. 136) Le thème de la foi religieuse est récurrent dans ce texte, surtout dans la PARTIE 3 et l’Épilogue.
Dans cet Épilogue de cinq pages, un grand besoin d’ancrage est observé chez la petite fille adoptée. La jeune mère observe sa fille qui s’organise, par son sourire, pour se faire aimer rapidement de sa marraine. Elle retient de son comportement : « Tu as eu, tu auras ce besoin instinctif des résilients de t’ancrer de façon autonome, rapidement, partout où tu iras, pour sécuriser ton présent et ton avenir. […] Oui, tu as l’intelligence de tisser un filet au cas où tu devrais subir un deuxième abandon. Tu ne serais plus seule si le chaos survenait de nouveau. » (É, p. 137) Au moment où la petite fille découvre la maison de sa marraine en Italie, le texte met l’emphase sur la terre, la végétation et les animaux de la ferme. Ainsi, la petite fille de neuf mois rampe encore et ses genoux sont imprégnés de la terre du jardin. C’est la terre de ses ancêtres paternels. Le thème du végétal évoque particulièrement le besoin d’ancrage. Pendant que ses cousins lisaient des livres au pied d’un vieux poirier; « [t]u montrais les poules, les bouquets de fenouil, l’ombre des larges fleurs des topinambours, le clocher qui fendait l’horizon sur les champs de maïs réservés aux porcs […] » (É, p. 134-135). Par ailleurs, les raisins cueillis évoquent une lente implantation en amont, car les vignes demandent beaucoup de temps afin de produire leurs meilleurs fruits. Les fibres d’un bananier qui ont été utilisées pour fabriquer le coffre dans lequel sont déposés ses premiers papiers d’identité et le vieux poirier, symbole de pérennité qui sert de reposoir pour lire, sont également des arbres qui prennent du temps à pousser avant de fournir des fruits. Tous ces éléments de la ferme apportent une abondance et un gage de sécurité à l’enfant. Finalement, la mère est également prête à combler sa demande d’être rassurée. La narratrice écrit pour sa fille : « Je t’offre une filiation végétale, un amour de lierre. » (É, p. 131) De plus, les racines familiales italiennes font partie de son ancrage. La mère poursuit : « Et que ces racines soient les tiennes, qu’elles soient dictées par ton propre instinct, distinctes de celles de ta mère adoptive. » (É, p. 137).
Ce récit présente le long parcours d’une femme qui voulait être mère à tout prix et qui trouve dans l’adoption le sens de sa quête. Dans ses remerciements, l’autrice révèle le vrai prénom de son mari, Nicolas et le remercie de l´avoir aidé à croire en elle-même ainsi que la mère biologique pour lui avoir légué sa fille, véritable Épiphanie comme son nom l´indique. Cela finit d´ancrer le texte dans un rapport de témoignage vécu où narratrice et auterice implicite finalement coïncident.
La culpabilité, l’épuisement physique et mental ainsi que les deuils font partie des nombreux aspects à surmonter au cours des différentes étapes des traitements contre l’infertilité. La société actuelle ne prépare pas les femmes à faire face à celle-ci tout en situant le désir d´enfant au centre du discours social, dans un paradoxe qui peut s´avérer douloureux et où la littérature est amenée à jouer, au-delà du simple témoignage, un rôle de révélation réparatrice.
Beaudoin, Myriam, Épiphanie : confession, Montréal, Leméac, 2019.
Bydlowski, Monique, Les enfants du désir : destins de la fertilité, Paris, Odile Jacob, 2008.
Gavarini, Laurence, Les enfants du désir, Revue Relations, dossier : Naissances incertaines, 2/12/2002.
Knibiehler, Yvonne, Histoire des mères et de la maternité en Occident, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je? », 2002 [2000].
Leduc, Véronique, Infertilité. Traverser la tempête, Montréal, Parfum d’encre, 2021.
Boucher, Andrée (2026). « La mère à tout prix dans Épiphanie, confession (2019) de Myriam Beaudoin ». Pop-en-stock, URL : [https://popenstock.uqam.ca/articles/la-mere-a-tout-prix-dans-epiphanie-confession-2019-de-myriam-beaudoin], consulté le 2026-06-07.